Hommages

«Dans toutes les fonctions qu’il a exercées, Pierre Keller a aidé l’homme à se dépasser»

Mille vies et tant de témoins, connus dans différents mondes, rendent hommage à l’ami, à l’homme qu’il était. De l’art à la vigne, Pierre Keller laisse derrière lui un grand vide

Lionel Bovier, directeur du Mamco: «Pierre Keller c’était un ami, un de ces personnages hors gabarit que l’on rencontre parfois et dont on se dit que c’est un exemplaire unique dont on a cassé le moule. J’ai commencé à travailler avec lui très jeune et d’une manière un peu cavalière puisqu’il m’a engagé à la sortie d’un vernissage que j’avais organisé à Genève. Il devait être 0h30 ou 1h du matin, j’avais 25 ans et Pierre me proposait de l’accompagner dans le futur mandat de l’ECAL pour faire revivre cette école. Il m’avait demandé de créer un département transversal pour diffuser une information sur l’état de la culture dans le monde aujourd’hui, tout en m’occupant du département d’art visuel. C’était quelqu’un qui fonctionnait à l’intuition sans jamais savoir si ce pari porterait ses fruits. Pierre s’intéressait aux personnes avant les structures ou les activités. Chez lui, l’attention à l’autre était fondamentale avec tout ce que cela pouvait induire en débordements, en hystérie et en engueulades. Je me souviens de l’une de ses dernières interviews. A Darius Rochebin qui lui demandait comment il allait, il avait simplement répondu: les amis.» (Propos recueillis par Emmanuel Grandjean)

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John Armleder, artiste: «Tristes jours… Pierre était un artiste qui aidait les gens à se réaliser. Ce n’est pas pour rien que l’ECAL est devenue le leader dans le monde de l’art qu’elle est aujourd’hui. Nous nous sommes connus très jeunes, et ma vie a été ponctuée de nos rencontres. C’était mon grand ami. Il passait régulièrement à la Galerie Ecart. Lorsque j’étais gravement malade, il est venu plusieurs fois me voir à l’hôpital et sa voix résonnait dans les couloirs, me redonnant de l’énergie. Ses derniers mots, je les ai reçus il y a un mois sur mon portable: «Ce n’est pas pour cette fois-ci!» m’écrivait-il en ricanant, tellement fier d’avoir déjoué le sort. Malgré les différents rôles qu’il a endossés dans sa vie, il n’a pas tellement changé. Il est toujours resté attaché à Lausanne, et à son canton, jusqu’à en devenir un personnage incontournable et quasi officiel. Ah Pierre, c’était quelqu’un de singulier, avec énormément d’influence. J’espère qu’il y en aura d’autres comme lui.»

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Lionel Baier, cinéaste: «Pierre Keller était un homme à l’ambition relativement peu vaudoise. Son service de l’Etat était très grand, son respect de la hiérarchie était fort. Le placement de son ego était si haut qu’il n’avait pas de surmoi: il ne se voyait pas. C’est ainsi qu’il a fait ce que personne n’aurait pu faire en Suisse. Il voyait Lausanne comme il aurait regardé Shanghai ou New York. Il ne pensait pas comme les gens d’ici. Et au culot, ça passait! A 26 ans, je n’avais jamais mis les pieds dans une école de cinéma de ma vie. Pierre Keller m’a demandé si je voulais reprendre la section cinéma de l’ECAL. Il était peu académique dans sa façon de faire, et m’a toujours laissé une grande liberté qui me permettait de continuer à réaliser des films. Il faisait en sorte d’avoir les gens qu’il voulait auprès de lui. Alors bien sûr, tout ce qui faisait ses qualités faisait aussi ses défauts: sa démesure allait dans les deux sens. Ce n’était pas un tiède, Pierre. C’était de l’eau bouillante!»

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Jérôme Ake Béda, sommelier: «Les dernières volontés de Pierre nous plongent dans un pétrin qu’il aurait trouvé très drôle. Nous sommes en train d’essayer d’imaginer en quelques jours comment un si petit village comme Saint-Saphorin en Lavaux peut accueillir jeudi des funérailles aussi importantes. Pierre était un père pour moi. Il avait un nez qui lui permettait de percevoir les forces et les qualités des gens. Il faisait du bruit, partout où il allait. Dans un aéroport, vous saviez toujours où il était grâce à sa voix perchée. C’était un comédien. Lorsque l’on travaillait ensemble sur mon livre Les 99 Chasselas à boire avant de mourir, il me disait qu’il était plus facile d’accoucher dans la forêt que de travailler avec moi. Je lui répondais que j’avais l’impression de côtoyer le dernier dictateur blanc. Mais derrière sa carapace, c’était un être d’une sensibilité extrême. Il me manque.»

Philippe Leuba, conseiller d’Etat: «Pierre Keller était un passionné et c’est le trait d’union qui reliait les différentes activités qu’il a exercées dans sa vie. Il ne pouvait pas s’empêcher d’engueuler les gens, mais il le faisait parce qu’il les aimait. Et il aimait par-dessus tout les vignerons. Il avait compris que le chasselas vaudois était un produit d’exception. Les vignerons vaudois ont mis du temps à comprendre Keller. Le vigneron vaudois ne déclare pas ses sentiments, il y a là un conflit culturel, mais tout seul au fond de sa cave, il se dit: «Bon Dieu, Keller a sacrément bien servi les vins vaudois!» Pierre est un personnage exceptionnel qui a contribué à faire rayonner ce canton dans toutes les fonctions qu’il a assumées, et ce, depuis qu’il était simple prof de dessin. Il a parcouru le monde, donné des conférences à San Francisco comme à Tokyo, mais il a toujours eu les pieds plantés dans le Dézaley. Par l’art, le vin, la culture, il était conscient que l’homme était appelé à se dépasser. Le canton perd l’une de ses très grandes personnalités. Peu ont servi le canton comme il l’a fait. Quant à moi, j’ai énormément de peine.»

Blaise Harrison, cinéaste: «Je suis entré à l’ECAL en 1998. J’avais raté mon bac, j’ai écrit à Pierre Keller pour demander à pouvoir être pris sur concours. J’ai dû passer un second examen, et j’étais sous réserve de résultats pendant un semestre. Il avait cette capacité à s’affranchir du cadre, au besoin. Quand il était dans les locaux, on le savait. Il était craint, mais il a impulsé une énergie à l’ECAL, par son ambition. Il n’aimait pas le cinéma, qu’il jugeait ringard, et le disait. Pourtant, il a nommé Lionel Baier au département cinéma, et maintenant, celui-ci me produit… Il avait cette attitude de provocation qui l’amusait, mais qui permettait aussi de s’affirmer. Un jour, il a demandé au département cinéma de faire des films de promo de l’ECAL, et il a insisté pour que nous ne fassions pas les artistes dans notre coin, que nous nous adaptions aux contraintes institutionnelles. J’ai livré un film ironique, acide, qui détournait justement ces codes. Il a adoré cette «autodérision». Sa façon d’être appelait ce genre de jeux.» (Propos recueillis par Nicolas Dufour)

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