Faut-il que les Tessinois soient repus d'images d'Epinal… Voilà qu'ils réclament la pluie pour la session de printemps des Chambres fédérales, qui se tiendra exceptionnellement à Lugano du 5 au 23 mars. «Ma crainte, c'est qu'il fasse beau», plaisante à peine l'ancien conseiller d'Etat Alex Pedrazzini. Il ne manquerait plus, comble d'un folklore incertain, qu'une poignée de parlementaires du nord des Alpes entonnent «Ô sole mio» à la terrasse d'un café. «De grâce, implore le conseiller aux Etats Dick Marty, qu'on ne réduise pas le Tessin à la trilogie «risotto-merlot-grotto».

Que de préventions dans la bouche des édiles! Mais ils ne parviendront pas, le temps d'une session, à changer Lugano en crapaud. Ils redoutent la course d'école parlementaire. Dans ce cas, il ne fallait pas proposer Lugano comme point de chute de la session de printemps, mais un lieu moins touristique. Car cette venue au Tessin, c'est un peu comme si le parlement français descendait siéger à Cannes. Un demi-millier de personnes sont attendues à Lugano. Ce nombre comprend la députation des Chambres, le Conseil fédéral, des hauts fonctionnaires et la cohorte des journalistes. La capacité hôtelière de la ville, 7200 lits au total, est loin d'être atteinte. «Mais quand même, se réjouit Marco Bronzini, le directeur de l'Office du tourisme local et du Palais des congrès, «la saison, cette année, est avancée d'un mois».

Pour la petite histoire, les parlementaires seront logés dans des hôtels trois ou quatre étoiles, à leurs frais mais à moitié prix. «L'un d'eux a demandé une chambre deux étoiles; c'est une exception et je ne révélerai pas son nom, ni celui, d'ailleurs, du député qui a opté pour un cinq- étoiles», ajoute Marco Bronzini.

Il serait étonnant qu'à ce monde ne se joignent pas, les week-ends, surtout s'il fait beau, les compagnes et compagnons des parlementaires. Toutes sortes d'excursions figurent au programme, et l'Office du tourisme a fait en sorte que le début de l'exposition Chagall au Musée d'art moderne de Lugano coïncide avec l'ouverture de la session.

Méconnaissance réciproque

Les travaux parlementaires proprement dits auront lieu dans le vaste Palais des congrès, à proximité du lac et en bordure d'un jardin public à l'anglaise qui appelle à la flânerie.

Voilà pour le décor. La pièce, maintenant. La parole est au «père» de cette session décentralisée et non pas à «l'instigateur» – «ce mot a une connotation pénale» –, sourit Dick Marty, qui fut procureur général du Tessin pendant quinze ans. «L'idée m'est venue de proposer le déplacement momentané du parlement fédéral à Lugano lors d'un dîner avec la conseillère d'Etat genevoise Martine Brunschwig Graf, explique le sénateur tessinois. Elle m'avait dit beaucoup de bien de la session extraordinaire des Chambres à Genève en 1993. J'ai donc soumis, en 1998, une proposition semblable au parlement, valable pour le Tessin cette fois. Ce qui a été accepté plus facilement que ce n'avait été le cas pour Genève.»

Non sans humour, Dick Marty avait assorti sa démarche de décentralisation de l'obligation pour tous les députés de s'exprimer dans une langue du pays qui ne soit pas leur langue maternelle. Le conseiller aux Etats n'a pas été suivi sur ce point.

Dick Marty fonde sa démarche sur le constat suivant: «J'ai remarqué, dit-il, à quel point le nord des Alpes connaît mal la Suisse italienne et à quel point celle-ci ignore la politique fédérale. Je me rappelle un jugement de la Cour de cassation italienne dans lequel il était écrit que les demi-vérités sont pires que les mensonges. Or, j'ai l'impression que les communautés qui forment la Suisse vivent entre elles sur des demi-vérités.» Il est bon, selon le sénateur tessinois et président de Suisse Tourisme, que le parlement se déplace dans la région «la plus périphérique du pays». «Ce qui me tient à cœur aussi, c'est que le Tessin saisisse mieux cette valeur qu'est l'appartenance à la Suisse. Un pays a besoin de moments symboliques tels que celui que s'apprête à connaître Lugano.» Bien sûr, Dick Marty espère que cette opération aura des retombées bénéfiques pour son canton. Sans entrer dans le détail, il déplore que la Suisse italienne n'ait aucun siège d'autorité fédérale. Berne a-t-elle seulement songé au Tessin pour y installer l'un des nouveaux tribunaux de première instance? Non, s'énerve poliment le sénateur. De même souligne-t-il l'«incompréhension totale» qui prévaut entre la Berne fédérale et le Tessin à propos du tunnel du Gothard. «Un million de camions l'empruntent chaque année. C'est un miracle s'il n'a pas été jusqu'ici le théâtre d'une catastrophe. Il faudrait en doubler les voies.»

«Ouvrez les yeux!»

Dick Marty dit en substance aux Suisses: Mais ouvrez donc les yeux! Ne voyez-vous pas le Sud qui vous tend les bras, à la charnière entre une Lombardie en pleine santé et la Suisse qui serait bien bête de ne pas tirer parti de cette situation privilégiée?

Editorialiste au Giornale del popolo, Moreno Bernasconi rédige dans sa tête la phrase qu'il souhaite lire en épilogue de l'opération luganaise, l'ambiguïté de de Gaulle en moins: «Tessinois, nous vous avons compris.»