Quelle somme Jérôme Cahuzac a-t-il cachée en Suisse? Depuis 48 heures, les informations se bousculent sur le circuit des comptes de l’ex-ministre du Budget, et surtout sur les montants qu’ils abritaient.

Dimanche, la RTS affirmait, de sources bancaires, que Jérôme Cahuzac aurait tenté de transférer 15 millions d’euros en 2009, via Reyl & Cie, vers une banque genevoise. Laquelle aurait refusé, estimant que Jérôme Cahuzac était un PEP, une personnalité politiquement exposée. Reyl aurait alors «tenté à nouveau sa chance» auprès de la succursale singapourienne de Julius Baer qui, elle, aurait accepté l’argent. Selon le Tages-Anzeiger , Jérôme Cahuzac aurait en effet fourni, sur demande de la banque, un certificat fiscal attestant que l’argent avait bien été déclaré. Certificat qui aurait été falsifié.

Les 15 millions d’euros évoqués tranchent avec le montant jusqu’ici avoué par Jérôme Cahuzac, soit quelque 600 000 euros. Un montant confirmé en substance par le procureur Yves Bertossa mercredi passé. Explication de la RTS: les 600 000 euros ne seraient que «ce qui reste actuellement» sur le compte du ministre.

Or, selon les informations recueillies par Le Temps, il n’y a jamais eu 15 millions d’euros sur les comptes suisses connus de Jérôme Cahuzac. Ni en nom propre à UBS entre 1992 et 1998, ni chez Reyl & Cie ou sa banque dépositaire entre 1998 et 2009, ni sur le compte transféré chez Julius Baer Singapour en 2009. «Entre les apports initiaux et le transfert, c’est toujours à peu près la même somme qui apparaît, aux alentours de 600 000 euros», assure une source proche du dossier. Une information confirmée au Temps par l’avocat genevois de Jérôme Cahuzac, Didier Bottge, confronté à l’hypothèse des 15 millions: «Je peux affirmer, sur la base de ma connaissance du dossier, que les comptes bancaires de Jérôme Cahuzac en Suisse n’ont jamais comporté une telle somme. Il serait absurde que Jérôme Cahuzac, qui a décidé de révéler les choses de lui-même, ne l’ait fait que partiellement. Cela défie le bon sens.»

Le parquet genevois ne fait plus de commentaires sur les sommes en jeu. Le procureur Jean-Bernard Schmid précise qu’«en Suisse, les documents comptables doivent être conservés pendant dix ans. C’est souvent trop peu: nous n’avons pas les détails complets sur un compte ouvert il y a vingt ans. Et puis, si j’en crois ce que j’ai lu, Jérôme Cahuzac aurait juste essayé de faire placer 15 millions sur un compte. Ce n’est donc pas dans des relevés que l’on trouvera une trace de cette somme.»

Si le ministre a tenté de placer 15 millions d’euros dans une banque suisse en 2009, comme l’affirme la RTS , plusieurs questions demeurent: cette somme n’apparaissant dans le dossier suisse, d’où venait l’argent et surtout, où est passé le solde? Jérôme Cahuzac a-t-il pu avoir un autre compte non déclaré? Rien ne permet de l’exclure, le parquet genevois ayant limité ses recherches à la demande d’entraide française, qui ne portait que sur UBS et Reyl.

Le dossier pénal genevois sera bientôt transmis au parquet de Paris. Lequel n’a pas (encore?) renvoyé de nouvelle demande d’entraide. Mais le dossier pourrait décevoir: il y manque les avis de crédit remontant à plus de dix ans, qui pourraient renseigner sur l’origine des fonds.

Pour asseoir l’hypothèse d’une somme largement supérieure à 600 000 euros, plusieurs médias ont cité des banquiers, selon lesquels le «ticket d’entrée» pour ce type de service se chiffre en millions. «La majorité des tickets d’entrée dans les banques privées se situe entre 300 000 et 500 000 francs, assure pourtant une source chez Julius Baer, basée à Zurich. Je peux par exemple vous dire qu’en 2000, la moyenne des comptes chez nous s’élevait à 290 000 francs. Donc prétendre qu’il faudrait au minimum des millions pour ouvrir un compte me paraît tout à fait faux.»

Et cette source de se dire sceptique sur l’hypothèse des 15 millions: «Une somme pareille fait clignoter tous les signaux, surtout s’il s’agit d’un PEP. Des enquêtes régulières internes sont déclenchées à partir d’un million. Je vois très mal comment Jérôme Cahuzac aurait pu avoir 15 millions non déclarés sur un compte suisse. Si c’était de l’argent destiné à financer une campagne politique, comme j’ai pu le lire, il n’aurait pas été assez bête pour le placer sur son compte personnel. Et s’il avait personnellement amassé une telle somme, il ne se serait pas embarrassé à devenir ministre!»

«Je peux affirmer que les comptes de Jérôme Cahuzac en Suisse n’ont jamais comporté une telle somme»