Djihadisme

Sur les traces d’Abu Ilias al-Swisri

Daniel était un enfant du Lignon, décrit comme doux mais en quête de repères. Parti au printemps 2015, il serait aujourd’hui le plus dangereux combattant suisse de l’Etat islamique. Ses proches décrivent son basculement

Dans la cour d’un des immeubles du Lignon, des enfants jouent avec insouciance. Plus haut dans les étages, Cristina* attend. Depuis trois ans, elle espère en permanence le retour de son fils. Lorsque nous la rencontrons sur le palier, elle a le visage défait. «Dites-moi où se trouve mon fils et j’irai le chercher», s’exclame-t-elle.

Très proche de lui, elle n’a plus de nouvelles depuis quelques mois. Comme la plupart des jeunes Suisses partis en Syrie, Daniel lui a dit vouloir rentrer. C’était lors de leur dernier échange, via la messagerie cryptée Telegram. Agé de 23 ans, le jeune homme vit et combat peut-être aujourd’hui dans ce qui reste de l’Etat islamique, aux confins de la Syrie et de l’Irak. Il s’est marié sur place et sa femme attendrait même un enfant pour la fin de l’été.

«Je suis si inquiète. Je me demande en permanence s’il va bien, s’il mange correctement. Je n’ai pas beaucoup de moyens. Mais j’aurais au moins de quoi acheter du lait pour le petit», se désole Cristina. Suivie psychologiquement depuis peu en raison de l’anxiété provoquée par le départ de son fils, elle estime que celui-ci a été abandonné par la Suisse.

Recruté par un chauffeur de taxi

Le témoignage de Cristina permet de comprendre le basculement d’un jeune homme doux, qui avait de nombreux amis au Lignon. Un garçon que certains experts du terrorisme décrivent aujourd’hui comme le plus dangereux des Suisses qui ont rejoint l’Etat islamique.

Lire aussi: Un Suisse fait partie de la brigade des martyrs de Daech

Daniel fait partie du réseau genevois qui a poussé une quinzaine de jeunes à tenter de rejoindre le «califat». C’est Sami, un chauffeur de taxi tunisien, qui aurait joué le rôle de recruteur. Un rapport de police que nous avons obtenu mentionne plusieurs trajets effectués dans la voiture de Sami pour aller à la grande mosquée de Genève, située au Petit-Saconnex. Cristina se souvient: «J’avais compris assez vite qu’il s’était converti. Mais j’attendais qu’il m’en parle lui-même.»

Obsédé par l’islam

Flashback en 2014. En situation d’échec scolaire, Daniel cherche des réponses. Les photos conservées chez son père montrent un jeune homme fin, au regard pénétrant, avec des cheveux tombants qui lui donnent un air un peu christique. C’est un jardinier travaillant pour une commune genevoise qui va le rediriger vers la mosquée du Petit-Saconnex. Si Cristina le tient pour responsable du départ de son fils, un expert qui connaît le dossier et que nous avons consulté se montre plus sceptique: ce n’est pas ce jardinier qui aurait radicalisé Daniel, selon lui.

En quête de repères, le jeune homme développe une obsession pour l’islam et la lecture du Coran. Au début de l’année 2015, il se rend parfois jusqu’à trois fois par jour à la mosquée du Petit-Saconnex. Son implication a des conséquences sur ses notes et son apprentissage de maçon. Son employeur, l’entreprise Induni, le licencie. «Plutôt que de le soutenir, ses employeurs l’ont renvoyé lorsque ses notes ont chuté. Ils voyaient bien qu’il passait son temps à lire le Coran et à aller à la mosquée. C’est justement là qu’il avait le plus besoin de soutien», s’écrie Cristina, encore en colère aujourd’hui.

«On n’a pas vu venir son départ»

Contactée, l’entreprise Induni «refute les dires» de la mère de Daniel: «Par manque d’intérêt pour ce métier, Monsieur D. nous a fait part de sa démission le 27 novembre 2014 avec effet immédiat, indique Laure Yvonneau, assistante marketing. Nous tenons à ajouter que nous l’avons, depuis le début de son apprentissage, toujours soutenu et aidé tout au long de son parcours au sein de notre entreprise (...).»

Habitant également avec Cristina, le frère de Daniel, de 10 ans son aîné, précise: «On n’a pas vu venir son départ. On n’avait rien contre le fait qu’il se convertisse, même si nous sommes plutôt catholiques. Le problème, c’est qu’il s’est fait laver le cerveau.»

Insultes et menaces

Nous sommes au début de 2015. Quelques mois plus tôt, le départ pour la Syrie de cinq jeunes du quartier de Steig, l’équivalent du Lignon à Winthertour, fait la une des journaux alémaniques. Pas encore de quoi inciter ses patrons et l’école de commerce qu’il fréquente à la prudence. Les structures pour prévenir l’extrémisme violent ne sont pas encore en place à Genève et la radicalisation de jeunes venant de milieux sociaux en difficulté est encore un phénomène peu compris. Daniel et son ami tunisien Ramzi passent entre les mailles du filet. Le 21 avril 2015, Daniel quitte la Suisse. Une date que Cristina n’a pas oubliée. «Il m’a appelée un jour en avril pour me dire qu’il partait en vacances pour deux semaines au Maroc. Au début, il m’appelait tous les jours pour me dire qu’il rentrerait le lendemain. Les contacts se sont espacés ensuite.»

Sur le meuble de l’entrée, une photo de Daniel le montre avec les cheveux longs, une petite barbe et une moustache façon d’Artagnan. Il sourit à l’objectif. Pour Cristina, l’attente devient peu à peu intenable. A son désarroi viennent s’ajouter les insultes et les menaces du voisinage, qui la tiennent pour responsable du départ de son fils.

Je m’en fiche qu’il aille en prison. Je veux juste savoir qu’il va bien et pouvoir être là pour lui, même si c’est derrière des barreaux.

La mère de Daniel

Désemparée, elle ne peut se résoudre à l’idée que son fils soit potentiellement dangereux. «Je suis sûre qu’il prie à la mosquée et n’a jamais combattu sur place», dit-elle. Sous surveillance des services de renseignement fédéraux, elle se souvient d’un interrogatoire tendu à Berne. «Pendant une heure, ils m’ont demandé si j’avais envoyé de l’argent à mon fils. Mais si je savais où il était, je serais déjà allée le chercher!» s’écrie-t-elle.

Les services de renseignement suisses ne partagent pas l’optimisme de Cristina. Pour eux, Daniel est devenu une personne dangereuse, très dangereuse même. «S’il rentre, ce sera pour se faire exploser à Genève», redoute une personne qui connaît son cas.

Recruteur pour l’Etat islamique

Une chose est sûre, le jeune homme a joué le rôle de recruteur pour l’Etat islamique. Quelques mois après son départ, il convainc deux autres jeunes Genevois de le rejoindre. En décembre 2015, ils seront arrêtés à Istanbul et renvoyés par avion à Zurich. Ils sont depuis placés sous surveillance et une enquête pénale concernant l’un d’entre eux est en cours.

En Syrie depuis trois ans, Daniel a été aperçu à la frontière irako-syrienne en décembre dernier par un autre combattant suisse. Il serait toujours membre de l’Etat islamique, dont les vestiges continuent de hanter la zone frontalière entre la Syrie et l’Irak. Comme nous l’avions écrit dans nos colonnes en mars dernier, une liste Interpol concernant 173 combattants étrangers mentionne également Daniel. Selon ce document, le Genevois, devenu entre-temps Abdullah, ou Abu Ilias al-Swisri de son nom de guerre, serait l’un des membres de la brigade des martyrs, une faction destinée à commettre des attentats à l’extérieur du califat.

Une éventualité que Cristina refuse de prendre en compte. Lorsqu’on lui demande si elle craint que son fils soit emprisonné s’il revient en raison de l’instruction pénale ouverte à son encontre, elle s’emporte: «Je m’en fiche qu’il aille en prison. Je veux juste savoir qu’il va bien et pouvoir être là pour lui, même si c’est derrière des barreaux.» Pour l’instant, elle attend toujours.

* Prénom fictif

Collaboration: Sylvain Besson


Les voyageurs du djihad

Les chiffres publiés régulièrement par le Service de renseignement de la Confédération affirment que 93 personnes sont parties de Suisse depuis 2001 pour s’enrôler sur les différents fronts du djihad, dont 79 en Syrie et en Irak. Sur le nombre total de voyageurs dans ces deux pays, il y aurait eu 16 retours, 26 morts confirmés et 37 personnes qui seraient encore sur place.

Publicité