Sur les traces de Reiss

Il y a cent ans, Rodolphe Archibald Reiss, le fondateur de l’Institut de police scientifique de Lausanne, partait enquêter sur les crimes de guerre commis contre les Serbes. Un film retrace les grandes étapes de sa vie à rebondissements

«Le plus célèbre ami étranger du peuple serbe.» Djordje Ivanov, producteur de cinéma, n’hésite pas sur les termes en évoquant la popularité dans son pays du Suisse Rodolphe Archibald Reiss. Voilà qui justifie d’en avoir fait le héros d’un film, qui sera projeté en première le 19 septembre à Novi Sad, seconde ville de Serbie, en présence du président de la République, Tomislav Nikolic.

Documentaire entremêlé de fiction, Ecoutez, Serbes entraîne les spectateurs sur les chemins que Reiss a suivis il y a cent ans tout juste, alors qu’il enquêtait sur les crimes de guerre commis par l’armée austro-hongroise. Le rôle de Reiss est joué par Uros Zdjelar, un acteur prometteur, tandis que l’expérimenté et populaire Predrag Smiljkovic incarne Nikola Pasic, le premier ministre du temps de la guerre.

L’enquêteur désigné par le gouvernement serbe au tout début de la guerre de 14-18 n’était pas n’importe qui. Ce Lausannois d’adoption s’était fait un nom parmi les célébrités d’une science émergente, la criminalistique. C’est l’époque où l’appareil photo et la blouse blanche de l’expert s’invitent, non sans susciter de résistances, dans les bureaux des juges d’instruction.

Le cinéma suisse attend toujours le producteur qui mettra en images cette ascension spectaculaire, cette occupation du terrain à force de travail et d’insistance. Doctorant en chimie, Reiss est aussi un photographe hyperactif. Sa thèse en poche, il est appelé à l’âge de 24 ans à diriger l’atelier de photographie de l’Université de Lausanne, «sans traitement ni honoraire».

Installé sous les combles de l’Ecole de chimie, place du Château, il obtient rapidement l’autorisation de donner un cours pratique et théorique aux étudiants. Il glisse de la photographie scientifique à la photographie judiciaire, se voit accorder une aide. On l’au­torise ensuite à enseigner aux étudiants en droit le système signalétique de Bertillon, le grand maître de l’anthropométrie chez qui il a étudié, à la préfecture de Paris.

Naturalisé suisse, Rodolphe Archibald Reiss participe à la création du service de radiologie de l’hôpital cantonal. Il demande et obtient successivement le titre de privat-docent pour la photochimie, puis celui de professeur extraordinaire de photographie scientifique. En 1909, c’est la création de l’Institut de police scientifique (IPS). L’Université de Lausanne décerne dorénavant un diplôme comprenant droit pénal, chimie, anatomie et photographie. Elle est pionnière. Le mérite de Reiss est d’avoir le premier hissé la criminalistique au rang de véritable discipline universitaire, relève Eric Sapin, qui enseigne aujourd’hui à la photographie à l’IPS. Sa réputation est internationale. Il participe aux premiers balbutiements d’Interpol. Ses publications se dévorent «comme des romans», au point qu’un rat d’hôtel berlinois se vante d’avoir trouvé de bonnes combines en le lisant.

Reiss va laisser tout cela à l’été 1914. «J’ai sacrifié une vie brillante et une belle carrière encore pleine de promesses pour répondre la tâche qui m’appelait», résumera-t-il plus tard. Quand le consul général de Serbie à Vevey le contacte pour une enquête officielle sur les atrocités commises par les Austro-Hongrois sur le front de la Macva, il ne balance pas et se joint immédiatement à un groupe de médecins qui quittent Lausanne. «C’est le plus grand service que je pouvais rendre aux Alliés», dira-t-il.

Ce Sherlock Holmes en chair et en os était le spécialiste du menu détail, l’expert des traces de doigts, des empreintes de souliers. Aucun bris de verre, brindille cassée ou forme de nœud ne lui échappait sur le lieu du crime. N’avait-il pas, lors d’un cambriolage de sa propre maison, confondu l’auteur par les excréments laissés sur les lieux par celui-ci?

Le voici à examiner des corps mutilés, à explorer des charniers, à recenser les viols au milieu des obus. Cette première mission sera suivie d’une seconde, puis d’une autre encore. Elles en feront un zélateur du peuple de Serbie, au milieu duquel il choisira de s’établir après la guerre. Il publie une trentaine de chroniques du front dans la Gazette de Lausanne, mais des représentants des empires centraux s’indignent de la «haine pathologique» que déverse contre eux un professeur de l’université.

Son rapport Comment les Austro-Hongrois ont fait la guerre en Serbie paraîtra chez Armand Colin avec le sous-titre Observations directes d’un neutre. En Suisse neutre, pourtant, cet ouvrage sera censuré.

Rodolphe Archibald Reiss avait l’œil vif, la pipe toujours à la bouche, le costume taillé à Londres. On le connaissait comme un rigoureux homme de science, sans autre passion que son métier. Pour confondre le crime, en adversaire résolu de l’anthropologie criminelle et de ses fumeuses théories sur le criminel né, il ne croyait qu’en la preuve. Comme photographe, il ne s’intéressait qu’à la lumière crue jetée sur la scène du crime et autres lieux de science, n’hésitant pas à dénigrer les tenants du flou artistique, les esthètes qui briguaient alors, grâce à leur appareil photo, la succession des grands peintres.

En Serbie, on verra l’implacable chasseur de traces s’engager corps et âme pour une cause patriote et partiale. «Son idéal de justice a fini par en faire un justicier», estime Nicolas Quinche, son biographe*. Du reste, cet homme courageux avait toujours eu le goût de l’aventure, du terrain. A Lausanne, après ses cours, il aimait s’immerger avec les inspecteurs dans les lieux fréquentés par la pègre locale.

Ce n’est pas la première fois qu’il quittait son pays. Rodolphe Archibald Reiss est né le 8 juillet 1875 dans un grand domaine agricole au pied de la Forêt-Noire, huitième d’une famille de dix enfants. Une bonne famille, avec pour aïeux des banquiers juifs de Francfort convertis au protestantisme. Il héritera d’une belle aisance financière, mais aussi d’une santé fragile et d’un manque d’affection. Il sera le seul à quitter l’Allemagne, à étudier. Ses quatre frères sont officiers, lui est exempté du service et finit par prendre le parti des Alliés. Avant d’être engagé par la Serbie, il avait offert ses services à la Confédération pour contre-espionner les agents allemands et autrichiens. La germanophilie ambiante à Berne le déçoit. Il s’orientera vers un autre peuple montagnard et indépendant.

A Pully, il s’était fait construire par Laverrière la Villa Lumière, dans laquelle il recevait ses confrères européens et où Tante Stephanie, une sœur de sa mère, tenait le ménage. A Belgrade, dans sa maison du quartier résidentiel de Topcider, ce sont les Favrat, un couple de domestiques, qui tiendront lieu de famille à ce solitaire un brin misogyne. La fin de sa vie est un peu triste. Ses relations avec l’officialité serbe se distendent rapidement. Il considère avec aigreur ce qu’on a fait de son enseignement, de ses conseils. Il souffrira d’un isolement croissant, que sa méconnaissance de la langue n’aide pas à combattre. Son cœur lui joue le dernier mauvais tour: il meurt d’une crise cardiaque le 8 août 1929, après une altercation avec un voisin.

On lui fait des obsèques officielles. Il est enterré à Belgrade, dans la même tombe que deux enfants des Favrat. Il laisse ses biens à l’Etat de Vaud, mais son cœur, conformément à sa dernière volonté, sera déposé au sommet du Kaimaktsalan, «la plus fière des cimes des pays serbes, près des camarades que j’ai vus mourir».

Les Serbes ne sauront qu’après sa mort ce qu’il pensait vraiment d’eux. Dans un texte posthume intitulé Ecoutez, Serbes s’entremêlent son amour fidèle pour ce pays et sa déception d’avoir été mal suivi. Il invite ce peuple courageux et intelligent à secouer sa paresse, enjoint aux élites de résister à la facilité et à la corruption… et de se montrer moins ingrates.

Ce franc-parler ne semble pas avoir entamé sa popularité, bien au contraire, assure le producteur de cinéma Djordje Ivanov: «Si notre film réussit à montrer les douloureuses similitudes qui existent avec la société actuelle et à quel point les critiques et les prévisions de Reiss étaient justes, nous aurons atteint notre objectif.»

* Sur les traces du crime, Nicolas Quinche, Ed. Slatkine, 2011 U La figure de Reiss sera évoquée, entre autres sujets, lors du colloque «La Suisse et la Guerre de 1914-1918» qui se tiendra au Domaine de Penthes du 10 au 12 septembre. www.penthes.ch

«J’ai sacrifié une vie brillante et une belle carrière encore pleine de promesses pour répondre à l’appel»