Animaux 

Trafic de chiens: les dessous d’un commerce opaque et dangereux

Des milliers de chiots de race provenant de toute l’Europe sont vendus en Suisse chaque année. Un business lucratif qui prospère au détriment du bien-être animal et laisse les autorités démunies

Des chiots vendus à prix cassés sur internet, des clients naïfs qui craquent sur une photo, mais déchantent rapidement en découvrant que leur nouveau compagnon est malade, malformé ou présente un trouble du comportement. Le trafic illégal de chiens en Suisse charrie son lot de désillusions. Sans parler des risques sanitaires: à travers les animaux provenant de pays extra-européens, les vétérinaires s’inquiètent même de voir réapparaître la rage, éradiquée depuis 1999.

Troisième trafic mondial derrière celui des armes et de la drogue, la vente illégale d’animaux de compagnie prospère en Suisse. En dix ans, le nombre de chiens importés a plus que doublé, passant d’environ 12 000 en 2007 à près de 27 000 en 2017. En 2018, ils étaient 26 000. Problème: seuls quelque 3000 permis d’importation ont été délivrés, essentiellement en Suisse alémanique. Avec des marges avoisinant parfois les 1000 francs par animal, le chiffre d’affaires total du marché est estimé à plusieurs millions de francs.

Ces dernières années, les portails en ligne tels que Anibis, Tutti et Findix sont devenus la véritable colonne vertébrale d’un commerce opaque. Rien que sur Anibis.ch, 34 701 annonces de chiens et de chats ont été recensées entre avril 2018 et avril 2019. La plateforme a beau mettre en garde: «L’état de santé et la provenance de l’animal doivent être vérifiés avant l’achat et certifiés par le vendeur. Nous vous conseillons de présenter l’animal à un vétérinaire avant l’achat.» Ces avertissements n’empêchent pas les arnaques. Selon l'étude menée en avril dernier par l’association faîtière Protection suisse des animaux (PSA), seules 11% des annonces en ligne peuvent être considérées comme «sérieuses».

«Très forte augmentation»

«La vente sur internet a fait exploser le nombre de fraudes», confirme Giovanni Peduto, vétérinaire cantonal vaudois. Les acheteurs bernés qui s’annoncent, comme Stefan K. (voir complément), ne représentent que la pointe de l’iceberg. En 2018, 120 importations illégales de chiens ont été signalées dans le canton de Vaud. «Le phénomène est en très forte augmentation, signale Giovanni Peduto. En 2008, on ne recensait que huit cas.» Environ 85% des animaux proviennent de l’Union européenne, les autres sont issus de pays à risque de rage (Maghreb, Balkans ou encore Ukraine). «Le chien errant étant le trait d’union entre la rage sauvage et le milieu urbain, le risque de réintroduire cette maladie en Suisse par l’importation de chiens est réel», s’inquiète le vétérinaire cantonal.

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Parasites intestinaux, diarrhées aiguës et infections diverses: les chiens qui arrivent en Suisse sont souvent mal en point, à cause des conditions de transport ou d’élevage. Pour prévenir la propagation d’épizooties, l’animal diagnostiqué risque un placement en quarantaine, voire une euthanasie. Le propriétaire peut quant à lui s’attendre à une amende pour importation illégale et doit assumer les frais de garde pouvant aller jusqu’à 4000 francs. «Les animaux placés très jeunes à l’isolement rencontreront par la suite des problèmes de comportement et subiront des manquements dans leur développement», prévient Alain Zwygart, vice-président de la PSA vaudoise.

«Frais vétérinaires importants»

A l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), on s’évertue à faire de la prévention. «L’acquisition d’un animal sur internet se fait souvent sans garanties, rappelle la porte-parole Nathalie Rochat. Si les choses tournent mal, les frais vétérinaires engagés peuvent se révéler importants.» Malgré ses efforts, l’OSAV constate encore une grande naïveté chez les acheteurs. «Ils ont pourtant la responsabilité de s’informer, ce n’est que comme ça qu’on parviendra à assécher le marché illégal.»

Au-delà des risques sanitaires, Nathalie Rochat insiste sur l’importance du comportement de l’acheteur. «Acquérir un chien n’est pas un acte anodin, souligne-t-elle. La cohabitation peut devenir un enfer si l’animal a été mal sevré ou peu sociabilisé, il vaut mieux bien se renseigner avant de l’acheter.»

Quelles sont les règles d’importation en Suisse? Le chien doit être pucé et détenir un passeport ou un certificat sanitaire. Il doit également avoir été vacciné contre la rage dans les bons délais. Dix jours après l’achat, le propriétaire doit enregistrer l’animal à son nom sur la banque de données Amicus. Les numéros de puce sont séquencés par pays. Pour la Suisse, le numéro est par exemple 756. Malgré cette mesure, les puces falsifiées, commençant par 900, prolifèrent.

Qu’entend-on par importation non conforme? «Le terme regroupe les importations illégales avec une volonté de faire du trafic et celles dont les documents présentés ne sont simplement pas en ordre par méconnaissance ou par naïveté, signale l’OSAV. Il peut aussi s’agir de races interdites en Suisse ou d’animaux présentant des oreilles ou la queue coupées.»

«Personne ne s’en rend compte»

En première ligne pour intercepter d’éventuelles transactions suspectes à la frontière, les douanes semblent bien empruntées lorsqu’on parle de trafic. «La plupart des animaux de compagnie sont importés via le trafic touristique, c’est-à-dire à travers des privés. L’Administration fédérale des douanes ne peut que constater les infractions et ne dispose donc pas de statistiques à ce sujet», se borne à répondre sa porte-parole, Donatella Del Vecchio. La législation actuelle laisse de toute façon une grande marge de manœuvre aux trafiquants de chiens. Il est légalement autorisé d’importer jusqu’à cinq animaux sans permis. Pour ceux qui voudraient dépasser cette limite sans attirer l’attention à la douane, il suffit de brouiller les pistes en empruntant des postes différents et en changeant régulièrement de chauffeur.

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«Nous sommes convaincus que de très nombreux chiens sont vendus directement à des acheteurs suisses par des organisations étrangères, en particulier allemandes», affirme Albert Fritsche, vétérinaire cantonal de Saint-Gall. L’acheteur vient chercher son nouveau compagnon à la frontière ou le reçoit livré directement à son domicile. «Les chiens sont probablement acheminés à la frontière par petit nombre ou même individuellement», estime-t-il.

Préoccupations à Berne 

Sous la Coupole, le phénomène préoccupe les parlementaires. En 2014 déjà, la conseillère nationale verte Maya Graf interpellait le Conseil fédéral sur «la prolifération des annonces peu sérieuses», générant une «augmentation des cas d’escroquerie à l’égard des consommateurs, et des violations de la protection des animaux».

Pourquoi un tel engouement envers les chiens étrangers? Chihuahua, loulou de Poméranie, yorkshire ou encore bouledogue français: les races en vogue font l’objet d’une forte demande et les élevages suisses, essentiellement amateurs ou familiaux, peinent à suivre la cadence. D’autant qu’un chiot suisse de race pure coûte jusqu’à quatre fois plus cher qu’un chien importé.

«Impossible de rivaliser»

«Dans une ferme d’élevage en Roumanie ou en Hongrie, les femelles sont des numéros, poussées à se reproduire plusieurs fois par année. Au bout de trois ans, elles sont vidées, déplore Manuel Martinez, qui a longtemps élevé des cockers anglais à Villars-le-Terroir. Le rendement est poussé à l’extrême. Ici, on respecte l’animal et on laisse un an d’intervalle au minimum entre chaque portée. C’est impossible de rivaliser.»

Sevrage express, vaccins inexistants, promiscuité: Manuel Martinez brosse un tableau sombre des conditions d’élevage dans certains pays d’Europe de l’Est, voire en France. «Voilà vingt ans qu’on dénonce ces pratiques, mais rien n’est fait», déplore-t-il. Selon lui, tant que les importations seront autorisées, avec, pour seul contrôle, les droits de douane à payer, cette concurrence déloyale perdurera.

«En Suisse, les gens ne se rendent pas compte du travail que nécessite la tenue d’un élevage respectueux, renchérit Daniele Waeber, présidente de l’Association romande des éleveurs de chiens de race. Pendant ce temps, on trouve de fausses puces d’immatriculation sur Amazon pour 2 euros et des chiots sont vendus à prix cassés sur des aires d’autoroute.»

«Le mal est fait»

Face à ce fléau, le vétérinaire cantonal vaudois, Giovanni Peduto, s’avoue démuni. «On recueille le problème en bout de chaîne, la maîtrise complète du système est impossible, confie-t-il. On tombe sur l’acheteur final, qui pense avoir fait une bonne affaire. Lorsqu’il s’alerte et vient nous voir, le mal est fait et il est très difficile de remonter jusqu’au fournisseur.»

A Genève, le phénomène inquiète particulièrement. Avec ses 100 km de frontière avec la France, le canton est très exposé. «En 2018, 44 cas non conformes nous ont été signalés par les douanes ou par des vétérinaires privés», détaille le vétérinaire cantonal Michel Rérat. Parmi eux, 17 chiens ont dû être placés à l’isolement. Récemment, un chaton originaire du Maroc, suspecté d’avoir la rage, a même dû être euthanasié.

A ses yeux, la majorité des importations illégales ne dépendent toutefois pas de réseaux organisés, mais sont plutôt le fait d’amateurs qui procèdent à des ventes au compte-gouttes sur internet voire achètent un chien à l’étranger à bas prix et le ramènent en Suisse sans se soucier des procédures. «Il n’est pas toujours facile de savoir si les propriétaires agissent dans un but lucratif ou par simple méconnaissance des lois.»

Réseau roumain démantelé

Les réseaux bien organisés existent pourtant bel et bien. A Genève, le procureur Frédéric Scheidegger, spécialisé dans les affaires qui touchent aux animaux, tente de remonter les filières. En 2017, le Ministère public genevois a démantelé un trafic international de chiens de race importés de Roumanie. L’un des prévenus est suspecté d’avoir écoulé en quelques semaines une trentaine de chiots, essentiellement des bichons maltais et des yorkshire-terriers, sur des aires d’autoroute en banlieue genevoise. En avril dernier, c’était l’Office vétérinaire de Bâle-Ville qui découvrait une vingtaine de chiots originaires d’Ukraine, munis de faux certificats de vaccination et prêts à la vente.

«Comme toute économie souterraine, le trafic de chiens à but lucratif est mouvant et a tendance à passer entre les mailles du filet, rappelle Frédéric Scheidegger. Les trafiquants rivalisent de subterfuges. Ils stockent les chiots à l’hôtel puis les vendent à la sauvette, dans les parcs ou sur des parkings, en jouant sur l’effet coup de cœur. Malgré l’interdiction du colportage d’animaux, en vigueur depuis 2012. Parfois, le trafic a lieu à plus petite échelle dans un appartement.»

«Faux documents, usage de puces à plusieurs reprises: ce n’est qu’à travers les clients déçus qui consultent un vétérinaire ou grâce aux contrôles inopinés des douanes que les informations remontent», souligne le procureur genevois. Se frayer un chemin dans cette jungle n’est pas simple. Sur internet encore moins. «Les petites annonces en ligne sont censées être contrôlées, mais en réalité, elles nous échappent complètement.» Un flou qui continue d’alimenter un trafic international lucratif dont les principales victimes sont les animaux.

En collaboration avec Thomas Angeli et Otto Hostettler («Beobachter») et Laura Kellöova (Aktuality.sk). 

«Le trafic illégal de chiens» est un projet du Ringier Axel Springer Research Network. Ce réseau est formé de journalistes qui collaborent à des projets transnationaux de journalisme d’investigation. Les médias membres sont: Die Welt, Bild (Allemagne), Politico (Belgique), Pulse (Nigeria), Onet (Pologne), BusinessInsider (Royaume-Uni), Aktuality.sk (Slovaquie), Libertatea (Roumanie), Blic (Serbie), Blikk (Hongrie), le groupe Blick, Beobachter, Handelszeitung et Le Temps (Suisse).

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