La justice genevoise a hérité d'une enquête ouverte par le Ministère public de la Confédération (MPC) et portant sur un trafic d'armes destinées à l'Armée de libération du Kosovo (UCK). Mardi après-midi, le juge d'instruction Michel Graber a inculpé et placé sous mandat d'arrêt deux personnes impliquées dans cette affaire. Il s'agit d'un Kosovar domicilié dans le canton de Vaud et d'un homme d'affaires français. Tous deux avaient déjà été mis en détention préventive depuis le 13 juillet dernier par le MPC pour avoir participé à l'achat et à la livraison en Albanie d'armes antichars et de munitions. Le centre névralgique de cette transaction se trouverait à Genève.

Le trafic a été découvert cet été par le MPC en collaboration avec la police fédérale et leurs homologues genevois et vaudois. Une enquête de police judiciaire a été ouverte dans la foulée pour violation de la loi sur le matériel de guerre. Cette procédure vise notamment deux Kosovars, un Français ainsi que des Suisses, dont un consultant genevois. Il leur est reproché d'avoir organisé en 1999 un trafic illicite d'armes en vue d'approvisionner l'UCK.

En date du 28 juillet, le procureur général de la Confédération, Valentin Roschacher, a adressé une ordonnance aux banques. Celle-ci demande le séquestre des comptes contrôlés par le consultant genevois ou sa société de finance et de gestion de fortune. Comptes qui auraient servi au transfert ou au dépôt de sommes importantes provenant de ce trafic. Des perquisitions ont également été menées dans le canton de Vaud. Enfin, les enquêteurs ont mis la main sur quelque 700 000 francs.

Selon les premières investigations, les deux Kosovars avaient chargé l'homme d'affaires français d'acheter des armes pour l'UCK. Pour ce faire, l'intéressé et son associé suisse auraient reçu quelque 4,5 millions de francs suisses. Ces fonds, dont la provenance reste obscure, ont été remis à Aarau, Genève et Zurich. Les deux hommes auraient ensuite acheté du matériel pour un million de francs dans un pays de l'Europe de l'Est. Pour l'achat et la livraison des armes, ils ont utilisé une société offshore puis une société anonyme basée à Genève. Le destinataire officiel de la marchandise était un Etat africain auprès duquel un certificat de «end user» a été obtenu.

Parvenues en haute mer, les armes ont été déviées vers l'Albanie en juillet 1999, soit après le déploiement des forces de l'OTAN au Kosovo. «Nous savons que ce matériel est bien arrivé dans ce pays, mais nous ignorons si l'UCK en a pris possession», relève Jürg Blaser, porte-parole du MPC. Pas plus qu'on ne sait encore ce qui est advenu du reste de l'argent remis par les Kosovars. «La Suisse ne peut pas être qualifiée de plaque tournante pour ce type de trafic», ajoute Jurg Blaser, tout en citant de mémoire deux autres affaires ayant comme toile de fond la guerre au Kosovo. En février 1999, un arsenal, parti de Lucerne dans un camion chargé d'aide humanitaire, avait été découvert dans le port de Trieste. L'enquête ouverte contre sept personnes, dont un marchand d'armes bernois, est toujours en cours. Enfin, l'achat de 200 armes par un réseau a donné lieu à deux condamnations avec sursis dans le canton de Saint-Gall.

Des risques de fuite

Cette nouvelle investigation impliquerait une dizaine de personnes, dont plusieurs se trouvent à l'étranger. Certains suspects ont été entendus mais pas arrêtés. Pour les deux prévenus incarcérés depuis la mi-juillet, le MPC a invoqué le risque de fuite et de collusion. L'enquête de police a été clôturée et le dossier délégué à la justice genevoise aux fins d'instruction complémentaire et de jugement. En fait, le magistrat devra reprendre le tout pour accorder les actes déjà accomplis avec le code genevois de procédure pénale, qui prévoit notamment un accès plus large de la défense au dossier.