HAUTE-SAVOIE

La tragédie de quatre beurs mine la quiétude de Thonon-les-Bains

Après les scènes d'émeute qui ont suivi la mort de quatre jeunes des cités, Thonon tente de retrouver ses esprits et son image de bourgade tranquille. Mais l'incident a révélé le malaise qui règne entre les jeunes d'origine maghrébine et la police. Les obsèques d'une des victimes, aujourd'hui, mobiliseront les forces de l'ordre.

C'est cet après-midi qu'auront lieu les obsèques de Mustapha, l'un des quatre jeunes originaires des cités populaires de Thonon-les-Bains, morts samedi soir dans une course-poursuite avec la police. Dans le calme et la sérénité, comme le désire la famille du jeune homme. Pourtant, le choc de cet accident et la violence des affrontements qu'il a provoqués ne sont pas encore apaisés. Loin de là.

Un bref rappel des faits. Les quatre jeunes gens, âgés de 21 à 30 ans, au volant d'une Peugeot 206, avaient refusé de se plier à un contrôle d'identité de la brigade anticriminalité et pris la fuite en trombe avant de s'écraser contre un mur, se tuant sur le coup. Trois d'entre eux étaient connus des services de police pour des faits de petite délinquance.

Les autorités confirment aujourd'hui, contrairement aux rumeurs, que le conducteur était en possession de son permis et que la voiture n'était pas volée. L'accident a provoqué la colère des jeunes issus des quartiers populaires des Harpes, de Collonges, de Champagne et des Quatre-Cités, qui ont attaqué samedi après-midi à coups de pierre et de cocktails Molotov le commissariat du Léman au centre-ville. Dans la soirée, dix véhicules ont été incendiés, dont l'un – chargé de cinq bouteilles de gaz – a explosé. Les incidents se sont poursuivis dimanche soir avec de nouvelles voitures enflammées.

En l'espace de quelques jours, la tranquille bourgade de Thonon-les-Bains, ville fleurie à l'image de carte postale, s'est transformée en une cité sous le choc d'une violence qu'elle croyait impossible. Dans les rues du centre-ville, les badauds s'immobilisent à la moindre sirène. Et glissent des murmures d'approbation devant les barricades qui protègent le commissariat comme un camp retranché. Tout est calme, mais la peur s'est installée.

Une peur alimentée par le Mouvement national républicain (MNR), parti d'extrême droite dissident du Front national, qui s'est empressé d'organiser, campagne électorale oblige, une conférence de presse sur les problèmes d'insécurité à Thonon et les besoins accrus de police. Des exigences pour le moins contradictoires, puisque plusieurs dizaines de CRS ont été mobilisés pour recevoir Bruno Mégret, chef de file du MNR, qui ne s'est finalement pas montré.

Du côté des autorités, on se veut serein. Pour l'adjointe au maire, Brigitte Feitch, la situation est claire: les dérapages devant le commissariat sont à mettre sur le compte de l'émotion des familles et des amis de ces jeunes. «Thonon est un village, ils se connaissent tous. Cet accident a provoqué une immense douleur dans la communauté. Par ailleurs, les événements internationaux font peser une grande tension sur les musulmans. La nervosité est palpable. Ce mélange a transformé leurs interrogations sur les circonstances de l'accident en accusations contre la police.» Quant aux violences nocturnes, elle refuse de faire l'amalgame. «Elles sont le fait d'une petite minorité de délinquants qui n'ont rien à voir avec les proches des victimes. Ce sont toujours les mêmes. En majorité des mineurs qui échappent systématiquement à la justice. Il n'y a qu'un seul juge pour enfants dans toute la Haute-Savoie! Ces petits délinquants ne connaissent que l'impunité, c'est ça le problème. Pour le reste, Thonon vit en paix avec ses communautés.»

Une paix toute relative quand on lit, sprayée sur le mur à l'entrée de la Mairie, cette petite phrase assassine: «Plus de bicots, Révolution française…» Et que l'on entend des policiers en service avertir très sérieusement une journaliste du danger de se rendre seule à la cité de Collonges. «Vous savez, ils ont le QI primitif là-bas, on sait jamais ce qui peut arriver!» La cité maudite se révèle être un grand village soigné et fleuri, plus propre que le centre ville, où se promènent tranquillement des familles. Indubitablement, le problème est là. Dans les relations entre les jeunes maghrébins et certains membres des forces de l'ordre. «Ils nous traitent de tous les noms», témoignent ces jeunes de la cité de Collonges.

L'un d'entre eux raconte comment on l'a giflé pour le faire avouer un larcin. «Dans les contrôles, ils prennent tes papiers et te disent: «Encore un Arabe…» Qui est l'adulte, qui est l'enfant à ce petit jeu?» Les éducateurs de rue qui les suivent dans les maisons de quartiers connaissent bien leur souffrance. «On ne leur laisse pas de place à Thonon. On leur refuse un boulot plus qu'intérimaire, on leur refuse l'entrée dans les boîtes de nuit, ils sont reniés. C'est normal qu'avec cet accident, ils aient mis en doute la bonne foi des flics.»

Mercredi sera une journée test. La municipalité redoute l'arrivée de casseurs venus d'ailleurs, attirés par les désordres du week-end. Les renforts policiers seront importants. Mustapha sera inhumé dans le carré musulman du cimetière de Thonon. La famille du jeune homme veut une cérémonie pacifique et tranquille.

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