Ils voulaient comprendre, ils ont compris. Au terme d’une visite de deux jours en Suisse, les trois sénateurs français membres de la commission d’enquête sur l’évasion des capitaux – le communiste Roger Bocquet et les socialistes Yannick Vaugrenard et Jacques Chiron – sont rentrés vendredi à Paris avec une idée plus claire de la stratégie suisse en matière de secret bancaire.

Une idée plus claire, mais un terrain d’entente très hypothétique: là où ils prêchent pour l’échange automatique d’informations dans un cadre multilatéral, la Suisse financière leur a irrémédiablement répondu Rubik et accords bilatéraux.

En 48 heures, les sénateurs ont rencontré le secrétaire d’Etat aux questions financières internationales, Michael Ambühl, le directeur de l’Association suisse des banquiers, Claude-Alain Margelisch, le secrétaire général de l’Association des banquiers privés, Michel Dérobert, et… l’intellectuel de gauche et ex-conseiller national Jean Ziegler. «Nous souhaitions faire une photographie de ce que la Suisse représente en matière de finance», explique Roger Bocquet. Pour autant, rassure Yannick Vaugrenard, «ce n’est pas parce que nous venons que vous êtes mis à l’index».

«Petite concession»

Onze ans après la visite d’Arnaud Montebourg et Vincent Peillon (aujourd’hui ministres) – qui avait valu à la Suisse de se faire traiter de «voisin indélicat» –, les trois élus ont promis être animés «d’un esprit constructif». Sans mâcher leurs mots sur les accords Rubik, «petite concession côté suisse». «C’est une bonne solution pour les banquiers, qui veulent garder leurs clients, estime Roger Bocquet. Mais nous avons des réserves: l’anonymat des clients est préservé, ces accords affaiblissent une démarche collective et globale, ils constituent de fait une amnistie pour le passé et une incitation à continuer, ils impliquent pour les pays signataires de déléguer une partie de leur souveraineté fiscale et je ne crois pas que le rôle des banques soit de faire le fisc.» Et Yannick Vaugrenard de citer de Gaulle: «C’est une erreur de faire son petit feu dans sa petite cuisine dans son petit coin.»

Jacques Chiron le sait, les positions sont difficilement conciliables: «Nous ne vivons pas dans un monde de bisounours, ce sera un rapport de force. La Suisse a fini par évoluer face aux Etats-Unis. Avec les 17 pays de la zone euro, la France aura peut-être le même poids. En Suisse aussi, l’opinion commence à bouger.»

Roger Bocquet confesse avoir eu un «bon échange» avec Jean Ziegler: «Il nous a parlé de la tradition, nous a expliqué que la respectabilité comptait beaucoup pour les banques suisses. Il a aussi évoqué la mentalité protestante, et l’idée que gagner de l’argent, c’est honorer Dieu. Tout ceci n’est pas étranger à notre affaire.»

Après cette visite en Suisse, mais aussi à Jersey, Bruxelles et Londres la semaine prochaine, et au terme de cent auditions, le rapport d’enquête sera soumis au vote de la commission le 11 juillet. Parmi les pistes qu’il proposera figureront «l’idée de lier la fiscalité à la nationalité ou encore l’obligation pour les multinationales de présenter une comptabilité pays par pays», annonce Roger Bocquet. Parce que pour la France, l’enjeu est de taille: «L’évasion fiscale fait perdre chaque année entre 40 et 50 milliards à l’Etat, pour un budget de 270 milliards.»