Peu après Saint-Gall, en direction d'Herisau, le voyageur est pris de vertige. Le train passe sur le viaduc de Sitter. Perché à 99 mètres et pesant près de 1000 tonnes, il est l'ouvrage majeur de la ligne Bodensee-Toggenburg (BT). Mais les passagers restent impassibles, blasés. Ce vendredi, comme tous les autres jours de la semaine, le convoi vert et crème est rempli de pendulaires travaillant à Saint-Gall et rentrant dans le Toggenburg, cette vallée coincée entre l'Oberland zurichois et le canton d'Appenzell. Il traverse le gros village de Lichtensteig, puis arrive à Wattwil, où le voyageur est prié de changer de train.

En remontant la «Vallée des Mille Verts», vers l'est, le passager découvre ces maisons typiques de la région, en bois, hautes et étroites, au toit pointu. Les industries sont rares. Haut lieu du textile, le Toggenburg a perdu des milliers d'emplois ces dix dernières années et reste la région la plus pauvre du canton de Saint-Gall. Cette tradition textile remonte au XVIIIe siècle. A l'époque, des filatures et des tissanderies mécaniques s'installèrent sur les bords de la Thur et du Necker, les cours d'eau du Toggenburg. Pendant environ deux cents ans, jusqu'au déclin du tissage en couleurs et de la courte période florissante de la broderie, le Toggenbourgeois moyen était un petit paysan qui travaillait le textile à domicile. C'est d'ailleurs l'un d'entre eux qui lança l'idée d'un chemin de fer dans la région. Une liaison directe entre le Toggenburg et la ville de Saint-Gall est évoquée pour la première fois au milieu du XIXe siècle. Cependant, pour des raisons techniques et financières, le projet est abandonné.

En 1870, pourtant, une ligne entre Wil et Ebnat est construite. Les habitants du Toggenburg doivent toutefois attendre jusqu'en 1910 pour relier Romanshorn, au bord du lac de Constance. Ce port est à l'époque très important pour les marchandises venues d'Allemagne. De leur côté, les CFF ouvrent la ligne du Ricken, entre Wattwil et Uznach, et offrent ainsi à la Suisse orientale une correspondance directe avec la ligne du Gothard et avec la Suisse centrale, ainsi qu'un accès facilité au sud. En 1912, la ligne s'enfonce un peu plus dans le Haut-Toggenburg et arrive à Nesslau-Neu St. Johann. Elle n'ira pas plus loin et laissera au bus la mission de rallier les villages suivants, dont celui de Wildhaus où naquit en 1484 un certain Ulrich Zwingli, initiateur de la Réforme en Suisse.

Le paysage est romantique et accidenté. Le Säntis et les sept Churfirsten, ces montagnes pointues qui séparent le Haut-Toggenburg du Walensee schwytzois, s'y détachent. Selon la légende, elles doivent leur origine à des géants qui, attirés par le vin si doux du Toggenburg, s'enivrèrent tant et si bien qu'ils sombrèrent et s'encroûtèrent dans le paysage…

Aujourd'hui, les chemins de fer du BT, qui contrôlent 55 kilomètres de ligne et traversent trois cantons (Thurgovie, Appenzell et Saint-Gall), jouent un rôle moteur pour le Toggenburg. Les trains verts et crème transportent en effet une grande partie du trafic pendulaire dans l'agglomération de Saint-Gall ou vers Wil, à l'autre extrémité de la vallée, au nord. C'est là que les industries ont choisi de s'implanter. Dans le Haut-Toggenburg, il ne reste aujourd'hui que quelques entreprises textiles, produisant de la broderie ou des linges de cuisine, et les célèbres gaufrettes Kägifret.

Ici, l'économie est essentiellement rurale même si les conditions deviennent de plus en plus difficiles pour les paysans. L'UDC y règne en maîtresse et une bonne partie de la région se retrouve en Toni Brunner, le jeune et dynamique conseiller national, paysan à Ebnat-Kappel. A Neu St. Johann, par exemple, on célèbre toujours la descente des alpages à grand renfort de cor des Alpes et de yodleurs.

Pour les jeunes de la région, le chemin de fer représente une issue, une ouverture sur Saint-Gall et Zurich où ils sortent s'amuser. La fréquentation de la ligne est élevée, même si la majeure partie du trafic est concentrée en plaine, entre Wattwil et Saint-Gall. Grâce à Alptransit, les BT vont d'ailleurs pouvoir doubler certains tronçons pour absorber ce flux de voyageurs.

Le Bodensee-Toggenburg est en fait un chemin de fer à deux vitesses. Celle de la plaine, rapide, aux cadences horaires élevées, et celle du Haut-Toggenburg, traditionnel et nostalgique quand certains samedis la locomotive à vapeur tire l'Amor-Express, son grotto tessinois et sa voiture de jass.