Les Japonais, sac au dos, attendent patiemment sur le quai. Le train rouge du Brünig arrive en gare de Lucerne. Ils grimpent rapidement et s'installent dans un wagon, en compagnie de quelques habitants locaux. En moins de deux heures, ils rallieront Interlaken.

Le convoi s'ébranle, traverse le demi-canton de Nidwald et s'arrête à Alpnachstad. Quelques touristes descendent pour emprunter le train à crémaillère le plus raide du monde, qui les mènera au sommet du Pilatus. L'omnibus rouge entre maintenant en territoire obwaldien. Les étudiants et les femmes au foyer descendent les uns après les autres à Sarnen, Sachseln, Giswil et Lungern. Seuls les touristes passeront le col du Brünig, qui culmine à 1001 mètres. Les Obwaldiens, eux, n'utilisent le train que pour se rendre à Lucerne. En effet, les quelques industries de la région – Sarna, Maxon Motor – ne suffisent pas à absorber la main-d'œuvre qui se déverse quotidiennement dans l'agglomération lucernoise.

Après quelques minutes d'attente à Lungern, au fin fond d'Obwald, la montée commence et les dents de la motrice crochent sur la crémaillère. Le tortillard, roulant sur une voie métrique, épouse les contours de la montagne. Au sommet du col, le centre de réfugiés, discret et confiné aux frontières du demi-canton d'Obwald et du canton de Berne, rappelle que les étrangers ne sont pas toujours les bienvenus… Le train entame alors sa descente sur le versant bernois, vers Meiringen, avec en toile de fond le lac turquoise de Brienz. Le convoi s'accroche à la montagne et la vitesse n'excède pas les 25 kilomètres à l'heure.

Quelques remparts sont visibles. Construits par les habitants d'Obwald pour se protéger des frères d'Interlaken, ils rappellent que les relations entre les deux régions n'ont pas toujours été amicales. La ligne du Brünig relie en effet deux contrées fort différentes qui se sont longtemps ignorées. Et, même si les femmes obwaldiennes de Lungern traversent aujourd'hui le col pour faire leurs achats à Meiringen, les dialectes et les coutumes restent différents. D'un côté, il y a Obwald la catholique, avec ses fêtes traditionnelles, ses églises imposantes et la vague de pèlerins venus se recueillir à Sachseln, où est né saint Nicolas de Flue. De l'autre, l'Oberland bernois, protestant, qu'on dit plus ouvert. Ainsi, au moment de la construction de la ligne du Brünig en 1888, les impulsions sont venues du côté bernois pour promouvoir le tourisme, alors qu'Obwald était réticent, craignant l'invasion d'étrangers.

Différentes, les deux régions n'en partagent pas moins la même destinée. L'isolement, les paysages montagneux, le tourisme pédestre et les installations de ski rapprochent en effet Obwald et le Haslital, la vallée qui relie Meiringen au Grimsel. L'armée aussi, omniprésente dans la région, avec ses hélicoptères basés à Alpnachstad et ses F/A-18 stationnés à Unterbach, à quelques kilomètres de Meiringen. Enfin, il y a la lutte que partagent les habitants des deux vallées. Selon certaines chroniques, les montagnards de part et d'autre du Brünig seraient d'ailleurs les premiers à avoir pratiqué ce sport tout helvétique.

Aujourd'hui, le régionalisme est à la mode et le tourisme suisse s'essouffle, si bien qu'on se montre plus attentif à l'autre versant. L'Office du tourisme d'Obwald vante désormais le musée en plein air de Ballenberg, au bord du lac de Brienz, et l'Oberland bernois loue les beautés du lac des Quatre-Cantons. Le directeur du tourisme du Haslital cherche à nouer des contacts avec ses homologues obwaldiens. Quant aux Chemins de fer du Brünig, soumis à la concurrence de la route et d'autres destinations de vacances, ils se montrent innovatifs et proposent des voyages en voiture décapotable ou panoramique.

Sur les pas de Sherlock Holmes

Le convoi arrive à Meiringen, aux portes du Haslital bernois. Une statue de Sherlock Holmes rappelle que, non loin de là, Sir Arthur Conan Doyle a imaginé faire périr le célèbre inspecteur. C'est également dans ce village qu'un artisan italien du nom de Gasparini aurait produit les premières meringues. L'Italie… le rêve de quelques visionnaires qui voulaient relier Lucerne à la péninsule en passant par le Brünig, Meiringen et le Grimsel. Peine perdue! La politique fédérale en a décidé autrement et a préféré la ligne du

Gothard comme axe Nord-Sud.

Le train change de sens et file maintenant à vive allure en direction de Brienz. Des maisons cossues en bois bordent la dernière partie du tracé, qui s'étire sur 74 kilomètres. Chaque année, des avalanches et des éboulements se déversent sur la voie. En février 1999, le tronçon a été coupé plusieurs jours entre Giswil et Meiringen, ainsi qu'entre Brienz et Interlaken, coupant le Haslital du reste du monde. Un bateau a été sorti de sa remise hivernale pour le plus grand plaisir du contrôleur, promu matelot pour l'occasion… Mais déjà le train s'arrête en gare d'Interlaken. Les Japonais se dépêchent et sautent dans un autre wagon qui les emmènera au sommet du Jungfraujoch…