«Nous ne craignons pas de forcer le cliché.» Martin Vogt, le directeur des Appenzeller Bahnen (AB), y tient mordicus, ses trains doivent se confondre avec l'image d'Appenzell: ordonnés, propres, petits, mignons. Ligne rouge sur fond vert, de Gossau à Wasserauen, le train s'inscrit dans le paysage telle une montée à l'alpage sur une peinture miniature. Rouge comme le bredzon des vachers, car «un train doit être vu pour être pris», explique le directeur dans la petite-maison-au-bord-des-voies qui lui sert de bureau à Herisau. De fait, les AB confortent largement le cliché: le train qui m'emporte à Appenzell est très court, juste formé d'une locomotive et d'un seul wagon. Immaculé, confortable mais sans luxe, le véhicule est doté de fenêtres qui se baissent. «C'est très important de pouvoir ouvrir les fenêtres, poursuit Martin Vogt. Cela donne le sentiment d'être en balade.»

De la gare de Gossau, l'un des trois points de contact avec les CFF (les deux Appenzells sont le seul canton à ne pas être relié au réseau fédéral), il suffit de cinq minutes pour quitter le Fürstenland saint-gallois et atteindre Herisau. Au chef-lieu, la ligne des AB croise celle verte et crème du Bodensee-Toggenburg. La première est à voie métrique, la seconde à voie normale, mais les deux compagnies collaborent dans la gestion automatique du réseau. Trente minutes plus tard, le train entre en gare d'Appenzell, après avoir tortillé jusqu'à Urnäsch. D'Appenzell, le visiteur a le choix entre continuer sa route vers Saint-Gall, ou au contraire s'avancer jusqu'à Wasserauen, au pied du massif du Säntis. Ce tronçon avait d'abord été construit en 1912 dans une perspective exclusivement touristique: les ingénieurs espéraient poursuivre la ligne par une crémaillère jusqu'au sommet mythique; un sacré défi, pour qui connaît la verticalité du lieu. Aujourd'hui, le Säntis se gravit en téléphérique par Urnäsch et Schwägalp, soit de l'autre côté de la montagne.

Depuis cent vingt-cinq ans qu'ils sillonnent les Rhodes, les chemins de fer appenzellois ont toujours transporté des touristes, pas tant les riches étrangers que les travailleurs et la bourgeoisie moyenne de Zurich et de Winterthour qui n'avaient pas les moyens de partir en vacances. Avant la lettre, des touristes du dimanche en mal de dépaysement. Aujourd'hui encore, le réseau est très apprécié des citadins qui viennent s'offrir un bol d'air le week-end. Par chance, la configuration du réseau se prête aux nouvelles formes de mobilité: les hôtes viennent en voiture, font une promenade et retournent à leur point de départ par le rail.

Si le train rouge participe à l'imagerie appenzelloise, il n'est pas un gadget pour autant. Les pionniers de 1875 étaient des industriels de Herisau et voulaient relier leur région à l'économie mondiale. «L'esprit d'ouverture prévaut toujours», explique le directeur, même si le trafic marchandises est réduit à sa portion congrue. Les Appenzeller Bahnen ont depuis 1988 (date de leur dernière fusion) fortement rationalisé leur exploitation: nouveau matériel roulant, systèmes d'aiguillage et de billetterie automatiques, gestion écologique. Pour éviter de fermer trois gares non rentables, la société a même transformé ses guichets en kiosques-épiceries, où la tenancière vend les billets. Ruth Metzler, alors ministre des Finances, s'est particulièrement investie dans ce projet. Les vieux employés font la moue, mais «je m'adapte», lâche, philosophe, le chef de gare de Gais. Car les Appenzeller Bahnen, à côté de leur tradition touristique, sont avant tout là pour la population, comme en témoigne la statistique.

Largement utilisés par les pendulaires

Seuls les huit kilomètres (dont quatre en crémaillère) qui relient Gais à la cité baroque d'Altstätten (SG) sont fréquentés en majorité par des touristes. Sur le tronçon Gossau-Appenzell, ils ne sont pas plus de 40% et, entre Saint-Gall et Appenzell, ils ne représentent plus que 20%. Les AB sont donc très largement utilisés par les pendulaires. Ils sont trois millions de voyageurs à emprunter annuellement le réseau de 60 kilomètres, soit 50 000 passagers au kilomètre.

En comparaison, les Jurassiens, qui sont autant que les Appenzellois (69 000) pour un réseau de 80 kilomètres, utilisent bien moins leurs chemins de fer régionaux: les Chemins de fer du Jura transportent un million de voyageurs par année, 21 000 passagers au kilomètre en moyenne. «Entre Alémaniques et Romands, il y a une différence de mentalité vis-à-vis des transports publics», note Martin Vogt. Une différence qui s'explique aussi par la présence d'un grand pôle économique, Saint-Gall, à moins de 20 kilomètres. Le Jura, deux fois plus étendu que les demi-cantons, n'a pas l'avantage d'une telle proximité.

Pour descendre sur Altstätten, 500 mètres plus bas dans la vallée du Rhin, le train rouge s'accroche littéralement à la crémaillère. Il lui faut vingt minutes pour relier les 7,6 kilomètres: pas étonnant que le tronçon soit avant tout touristique. Les verts des prairies étincellent sous la pluie et les vaches font le gros dos. Ne manquent que les touristes pour parfaire l'image d'Epinal.