L'histoire du Chemin de fer du Seetal commence par une «arnaque». Elle prend la forme d'un dessin, présenté à de riches Anglais. Il leur promet de relier le nord au sud des Alpes via le Seetal, cette vallée qui relie Lenzburg (AG) et Lucerne. Les Britanniques, euphoriques à l'idée de maîtriser le trafic transalpin, investissent dans la construction de cette ligne, où les premiers trains à vapeur circulent dès 1883. Mais ils doivent vite déchanter. La ligne, construite au bord de la route pour faire des économies, s'avère trop sinueuse et trop dangereuse pour permettre le passage de longs convois. De plus, la région, exclusivement agricole et sans particularité topographique, n'attire pas les touristes. Contre vents et marées, la ligne subsiste toutefois et facilite l'exportation des produits de la région. Au XIXe siècle, comme le débit des cours d'eau était trop faible pour l'industrie textile, les habitants se mettent alors à cultiver le tabac.

Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le Seetal et le Wynertal, la vallée adjacente, sont connus dans le monde entier pour leurs cigares. Mais le succès de la cigarette dans les années 40 se révèle fatal à cette industrie, si bien qu'aujourd'hui il ne reste que deux fabriques, Villiger à Pfeffikon (LU) et Urger à Burg (AG), qui plus est dans le Wynertal.

Le Seetal n'a jamais eu de vocation industrielle. Si l'on exclut la fabrique de jus de fruits Granador, qui exporte dans toute l'Europe et compte près de 140 employés, et les bonbons Halter à Beinwil, les grosses usines ont préféré s'installer à Baden et Lucerne.

Le long de la ligne, le paysage, doucement vallonné et creusé par les lacs Baldegg et Hallwil, ne change pas, que l'on soit dans le Haut-Seetal argovien ou dans le Bas-Seetal lucernois. La mentalité des habitants, elle, évolue. Ainsi, les quelques mètres qui séparent Beinwil (AG) de Mosen (LU) font presque figure de fossé culturel. Au nord, on est radical et protestant, au sud, PDC et catholique. Une cassure qui se retrouve tous les matins dans le flux des voyageurs. Les Argoviens montent travailler et étudier à Aarau et Zurich, les Lucernois descendent au bord du lac des Quatre-Cantons. Seule la coutume du carnaval a réussi à traverser la frontière cantonale du sud au nord…

Aujourd'hui encore, la ligne n'attire pas les vacanciers. Les hôtels sont quasi inexistants et le tourisme se réduit à des excursions d'un jour à l'imposant château de Heidegg et à sa magnifique roseraie ou, un peu plus loin, sur le lieu de la bataille de Sempach. Un désintérêt qui n'a pas l'air de déranger cette vallée tranquille. La mentalité du Seetal n'est pas très ouverte, souligne le chef de gare de Hitzkirch. Il y a peu de passage. Peu de mélanges aussi: entre les Suisses et les étrangers, qui travaillent dans les aciéries de l'autre vallée ou d'Emmenbrücke, et même entre Confédérés. Dans le Seetal, les chasseurs de chats lucernois et les cultivateurs de carottes argoviens se raillent souvent. Les Argoviens se moquent de leurs voisins «bigots», qui bénissent chaque année champs et prairies. En vain, dit-on, puisque la grêle s'abat plus souvent dans le bas de la vallée lucernoise. Mais, malgré les différences, les habitants des deux côtés de la vallée se sont mobilisés pour sauver «leur» ligne.

Il y a une dizaine d'années en effet, des voix s'étaient élevées pour réclamer le remplacement du train par une liaison en bus. Malgré le coût plus élevé, on a préféré maintenir le chemin de fer, moins bruyant, moins polluant, plus ponctuel et plus adapté aux fortes variations de passagers aux différents moments de la journée.

300 passages non gardés

La Confédération, voulant promouvoir le trafic régional et préserver l'environnement, a décidé d'injecter plusieurs dizaines de millions de francs dans la ligne, qui doit être urgemment rénovée. Le canton de Lucerne a déjà effectué les travaux nécessaires, mais ce n'est qu'en mars de cette année que le parlement argovien a approuvé la transformation du Seetalbahn. Celui-ci doit être pourvu à l'avenir de voitures modernes et plus étroites. Dès 2002, de nouveaux trains régionaux circuleront entre Lenzburg et Lucerne et joueront un rôle pilote pour les CFF. La sécurité le long du parcours sera également améliorée. Car c'est là que le bât blesse. La ligne traverse près de 300 fois la route et les passages ne sont pas gardés. En posant les rails au bord de la route, les constructeurs ne s'imaginaient certainement pas, au XIXe siècle, que cette économie provisoire conférerait au Seetalbahn la triste réputation de ligne la plus dangereuse de Suisse. Près de la moitié des accidents de la régie se passent en effet dans le Seetal et, depuis sa mise en service, ce sont près de 80 personnes qui ont perdu la vie dans des accidents.