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Quatre églises se côtoient dans la rue Albert-Gobat à Tramelan. Cette commune du Jura recense 32% de citoyens fidèles d’une Eglise «non officielle», comme les communautés évangéliques.
© Rolf Neeser Fotograf

Jura bernois

A Tramelan, dans la rue des quatre églises

Les églises évangéliques prospèrent dans le Jura bernois. Sorties du cliché des sectes, elles attirent à la fois par leur modernité et leur conservatisme. Récit d’un phénomène

Prix Nobel de la Paix en 1902 avec le Genevois Elie Ducommun, Albert Gobat ne s’imaginait peut-être pas avoir un jour une rue à son nom dans son village natal de Tramelan (BE). Et sans doute encore moins que sa rue serait l’emblème de l’extraordinaire concentration religieuse de la commune: sur 300 mètres de bitume se serrent la paroisse réformée, l’église évangélique baptiste, l’église évangélique du Figuier et l’église catholique. Auxquelles s’ajoute la présence à Tramelan de quatre autres communautés évangéliques: l’Armée du Salut, l’église pour Christ, l’église mennonite et les frères Darbystes.

32% d’évangéliques

«Tramelan se targue d’une vie spirituelle dense», affirme le site de la Municipalité. C’est peu dire: dans cette localité du Jura bernois, 32% des 4402 habitants se déclarent membres d’une communauté «non officielle», ce qui en fait l’une des régions d’Europe à la plus forte concentration d’églises évangéliques.

Une success story? Au numéro 9 de la rue Albert-Gobat, le pasteur de l’église évangélique baptiste n’aime pas ce mot et encore moins la touche américaine qu’il véhicule. Fraîchement rentré en Suisse après vingt ans d’engagement en France, Claude Gobat le dit d’emblée. «On dit que les temples se vident et que les églises évangéliques se remplissent. Je plaide pour davantage de complexité. On assiste à une mutation du protestantisme.»

Terre d’accueil des minorités

Ce théologien évoque l’histoire, la Réforme radicale qui fit de ce Jura bernois une terre d’accueil pour les anabaptistes et mennonites. «Les gens ont ici des convictions qui peuvent se traduire par des identités religieuses. Ils sont restés très attentifs aux minorités opprimées», affirme Claude Gobat. Il en veut pour preuve la politique d’accueil des migrants de la commune, élève modèle du canton de Berne, qui a choisi d’héberger davantage de requérants d’asile que ne l’imposent les dispositions cantonales.

Mais l’histoire n’explique pas toutes les statistiques. Que cherchent les personnes qui adhèrent aujourd’hui à ces mouvements évangéliques? Dans son église toute boisée nommée l’Oratoire, le pasteur baptiste accueille en moyenne 50 à 70 fidèles. Claude Gobat nuance encore: les églises évangéliques sont protéiformes. «Il y a toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.»

Mais il admet aussi «des tendances lourdes». «Dans les milieux évangéliques, il y a une manière de vivre la foi peut-être plus attractive dans le monde occidental, des moments de culte plus décontractés, en résonance avec les aspirations contemporaines.» Il n’est pas rare de voir des bars ou des lieux de restauration intégrés dans les bâtiments. Ici, on peut frapper des mains durant les louanges, des outils multimédias sont utilisés pendant les sermons puis mis à disposition sur le site internet de l’église. Claude Gobat parle aussi de valeurs: «Nous défendons un protestantisme de conviction. Et le baptême est un baptême d’adulte qui résulte d’un choix.»

Des incubateurs d’églises

Ces églises à l’organisation «très horizontale et démocratique» ne sont pas reconnues par l’Etat. Le Grand conseil bernois est en train de réviser la loi sur les Eglises nationales. Il n’a pas voulu ouvrir à ces communautés la porte d’un financement public. Et c’est tant mieux, à entendre Claude-Henri Gobat: «Il y a une forme de liberté. Les églises évangéliques sont autofinancées. C’est un choix qui engage. Cette cohérence peut aussi revêtir une forme d’attraction.»

Autre signe distinctif de ces communautés: elles font du prosélytisme. La Fédération romande des églises évangéliques s’est fixée en 2011 le but de créer dix nouvelles communautés en dix ans en Suisse romande et en France voisine. Elle a même pour cela visité des projets d’incubateurs d’églises menés en Norvège.

Salle de culte XXL à Tavannes

Une poignée de kilomètres sépare Tramelan de Tavannes. La tranquille bourgade ouvrière et campagnarde de 3600 habitants n’a pas trouvé de repreneur pour occuper une grande surface commerciale au centre du village. Mais en périphérie, une construction flambant neuve attire l’attention. L’Assemblée chrétienne, église évangélique du courant charismatique, a inauguré en 2015 un centre d’une capacité de 1000 places construite pour 5,7 millions de francs dont 2,5 millions issus de dons de fidèles.

Pourtant, les 500 à 600 membres de l’Assemblée n’ont aucune obligation de cotisation. «Certaines églises évangéliques pratiquent le principe de la dîme [10% du salaire en général, ndlr]. Chez nous, chacun verse ce qu’il veut. Nous n’avons aucun contrôle, souligne Marcel Niederhauser, le pasteur principal. Mais les gens s’engagent. Nous l’avons vu quand nous avons commencé à planifier ce nouveau centre qui a coûté des millions.»

Grand gaillard souriant, ce fils de paysan fait la visite du centre de culte XXL: scène ultramoderne, salle d’allaitement, garderies, réfectoire, local pour les jeunes avec billard, scène et instruments, etc. Ici, on organise des marchés artisanaux, des activités pour les seniors. L’Assemblée compte une chorale, quatre groupes de musique et un brass band.

Du «christianisme 2.0»

«Depuis l’inauguration en 2015, nous avons déjà atteint trois fois la barre des mille personnes lors d’un culte», indique le pasteur. Chaque dimanche, Marcel Niederhauser a le plaisir de voir de nouvelles têtes. «Nous sommes une église de familles où tout le monde se connaît. C’est notre force. Beaucoup de personnes recherchent un Evangile pratique, où l’on peut partager et faire des activités ensemble.»

Professeur associé de Science des religions à l’Université de Fribourg, François Gauthier étudie le succès des églises évangéliques charismatiques. Il relève: «Ce phénomène s’inscrit parfaitement dans une tendance contemporaine qui touche toutes les religions. On assiste à une mutation vers une offre totale, une religion qui offre un style de vie et une résonance avec la vie de tous les jours et ses enjeux, une religion pratique davantage qu’un ensemble de croyances. On voit une grande différence avec ce qu’on avait l’habitude de voir avec les églises institutionnalisées.» Et le chercheur de souligner: «Je lie ce phénomène à celui de la montée d’une société consumériste, en quête d’authenticité, d’expérience et d’appartenance. C’est du christianisme 2.0.»

«Guérir» l’homosexualité et l’avortement

Créée par son père, dépressif avant de rencontrer un pasteur qui l’a sorti «miraculeusement» de cette maladie, l’église de Marcel Niederhauser fait de la prière pour les personnes souffrantes son point fort. Elle offre donc aussi un accompagnement social. «On est à l’aise dans la relation d’aide», souligne le pasteur.

Dans ce village où 9% de la population a recours à l’aide sociale, ce support a son importance. «Les populations à l’aise dans l’économie 2.0, cultivées, ont tendance à se porter vers la spiritualité et non la religion: yoga, médiation, thérapies alternatives., etc. Mais dans les classes sociales moins aisées, et parfois parmi elles des parcours biographiques plus fragilisés, on trouve des gens attirés par ces mouvements. C’est aussi pour eux un support et un mode d’accès à la modernité», explique François Gauthier.

L’innovation et la modernité dans la structure et l’offre n’empêchent pas l’église charismatique de Tavannes, comme d’autres communautés évangéliques, de défendre des valeurs morales conservatrices. Sur l’homosexualité par exemple. «Nous n’avons jamais été confrontés à cette question, répond Marcel Niederhauser. Mais si quelqu’un venait se présenter comme homosexuel, nous l’accompagnerions dans le sens d’une guérison». Idem sur l’avortement. «Nous pensons que Dieu a une solution pour chaque situation», raconte-t-il, marqué par son expérience personnelle. Les médecins lui avaient prédit un enfant à naître sans bras ni jambes finalement venu au monde en très bonne santé, raconte-t-il.

Lire aussi: Au CHUV, les intégristes d’Ecône prient contre l’avortement

Il n’est pas de question qui mette le pasteur mal à l’aise ou le fâche. «Pendant trop longtemps, les églises évangéliques ont fait une cuisine interne. On les a alors classées comme des sectes. Mais nous n’avons rien à cacher.» Marcel Niederhauser s’en réjouit: «Il y a une belle complémentarité entre les différentes églises aujourd’hui. Comme un bouquet de fleurs avec chacun sa nuance.»

Célébrer les 500 ans de la Réforme ensemble

A Tramelan aussi, la collaboration se passe bien entre communautés. Les évangéliques «libres» célèbrent les 500 ans de la Réforme Protestante avec la paroisse réformée. «On ne le sait pas assez, mais sur le Mur des Réformateurs à Genève, il y a un pasteur évangélique, Roger Williams. Il s’est battu toute sa vie pour la liberté de conscience», souligne le pasteur Gobat. «Une foi de conviction doit se conjuguer avec un esprit de dialogue. Sans échanges, il y a une possibilité de dérive sectaire de type insulaire. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas dans les communautés évangéliques, mais de moins en moins. Un autre risque de dérive est le pasteur-gourou. Mais le fonctionnement démocratique de nos églises est un puissant organe de régulation contre ces risques.»

Lire aussi: A Genève, la rencontre de Luther et Gutenberg

Et peut-être que la normalisation des évangéliques, décriés dans les années 1990, en vogue aujourd’hui, doit aussi quelque chose à la place qu’occupe actuellement l’islam dans le débat public. «C’est une hypothèse intéressante. Dans les années 1990, on était encore dans l’idée que la religion allait finir par disparaître. On était aussi dans l’épouvante des sectes. Aujourd’hui, le phénomène évangélique s’est banalisé. Mais sans doute que le focus est tellement posé sur l’islam qu’on défend tout le reste», relève le professeur François Gauthier. 


Les religions en Suisse en chiffres

Evolution des appartenances religieuses parmi la population résidante suisse de plus de 15 ans de 2000 à 2015:

Protestants: 24,9% (-9)

Catholiques romains: 37,3% (-5)

Autres communautés chrétiennes, dont les églises évangéliques: 5,8% (+1,5)

Communautés juives: 0,2 (+ 0)

Communautés islamiques: 5,1% (+1,5)

Autres églises et communautés religieuses: 1,4% (+ 0,7)

Sans confession: 23,9% (+12,5%)

Sans indication: 1,3% (-2,3)

Dossier
500 ans plus tard, que reste-t-il de l'héritage de la Réforme?

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