Alors qu’elle était menacée par une carence de près de 2000 paraphes il y a une semaine, l’initiative genevoise «Pour des transports publics gratuits, écologiques et de qualité» a finalement abouti avec 10 500 signatures. Déposée ce jeudi, elle vise à diminuer drastiquement le trafic motorisé individuel au bout du lac, dans le sillage du plan climat cantonal et l’objectif de neutralité carbone inscrite pour 2050. En cas de validation par le Conseil d’Etat, la population pourrait se prononcer une seconde fois sur la gratuité pour tous des Transports publics genevois (TPG) d’ici deux ans. Elle avait refusé un texte similaire en 2008.

«Entre la crise climatique et les exemples d’autres villes qui ont fait ce pas, notre initiative a reçu un accueil très favorable auprès de la population, commente Teo Frei, membre de la Jeunesse solidaire. Avec l’inflation que l’on connaît actuellement, les gens se sentent d’autant plus concernés par la gratuité des transports.»

Des pistes de financement

De l’avis des quatre partis à l’origine du texte, les Jeunes Vert·e·s, la Jeunesse socialiste, la Jeunesse solidaire et les Jeunes POP, la transition écologique doit se faire à travers un discours «positif». «Cet été caniculaire est là pour nous rappeler le besoin urgent de sortir des énergies fossiles, de développer et de démocratiser les alternatives au transport individuel motorisé, qui représente 29% des émissions de CO2 en Suisse», notent les initiants. Le coût de la mesure est estimé de 120 à 157 millions de francs par an, soit la perte engendrée par la disparition des billets et des abonnements, qui représentent un tiers du financement des TPG.

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Pour combler ce manque à gagner, c’est dans les recettes engendrées par le nouveau taux d’imposition minimum des entreprises, établi à 15% par l’OCDE, que les jeunesses de gauche imaginent puiser. Elles songent aussi à s’appuyer sur les bénéfices de la BNS reversés au canton. Des pistes seulement, puisque le texte ne prévoit de se prononcer que sur le principe de gratuité.

Selon la droite, c’est davantage du côté du développement de l’offre de mobilité qu’il faut agir pour inciter au transfert modal. «Cette initiative ne tient pas compte de certaines réalités. Tout n’est pas gratuit dans la vie, et toujours s’appuyer sur les impôts n’est pas viable», réagit le PLR Maxime Provini. Pour le conseiller municipal, faciliter le covoiturage et construire des parkings-relais sont des mesures plus efficaces et moins coûteuses afin de diminuer le trafic motorisé.

Des exemples européens mitigés

Si l’enjeu se veut d’abord climatique, les considérations économiques poussent de plus en plus certains pays européens à baisser le tarif de certains transports, voire à les rendre gratuits. En Espagne, pour lutter contre la baisse du pouvoir d’achat, certaines lignes ferroviaires seront gratuites du 1er septembre au 31 décembre. En Allemagne, où l’inflation est importante, la population s’est ruée sur le billet à 9 euros par mois pour prendre métro, bus et trains régionaux sans limite durant l’été.

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Concernant les villes, celles qui ont fait le choix de rendre les transports gratuits de manière pérenne ont connu une hausse générale de la fréquentation de leurs réseaux. C’est notamment le cas de la capitale estonienne, Tallinn, ou encore d’Aubagne, en France. Mais cette augmentation se fait bien souvent au détriment de la mobilité douce. Ainsi, à Dunkerque, où les transports publics sont gratuits depuis 2018, la part modale des déplacements à vélo a connu une baisse de 12%, un chiffre bien supérieur à la diminution constatée des déplacements en voiture individuelle, de seulement 3%. Quant aux piétons, ils étaient plus nombreux à prendre le bus après l’introduction de la gratuité.

«Toutes les études disent grosso modo la même chose: le rapport coût-efficacité de la gratuité n’est pas favorable en termes de report modal, explique Sébastien Munafo, directeur de la filiale suisse du bureau 6t, spécialisé en mobilité. Contrairement à ce que l’on pense, les gens ne choisissent pas leur moyen de transport en fonction du coût marginal d’un billet ou même d’un abonnement.» Une constatation qui s’est illustrée lors de la dernière baisse des tarifs genevois, en 2014, restée sans effet sur la vente des titres de transport des TPG.

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La réduction des places de stationnement ou le développement de l’offre de transports sont plus efficaces, selon Sébastien Munafo. Les chercheurs observent attentivement le cas du Luxembourg, seul pays à avoir instauré, depuis 2020, la gratuité à l’échelle nationale. «Il est clair que cette mesure seule ne règle pas le problème de la mobilité, réagit Teo Frei. Pour ne pas décourager les cyclistes et les piétons, il faut qu’elle soit accompagnée, notamment en sécurisant les pistes cyclables et en végétalisant davantage la chaussée. En ville, la marche doit garder son attrait.»