«J'ai voulu faire partie du caillou.» Si Bernard Dubuis avait à sanctionner d'une phrase le travail photographique qu'il a mené dans le ventre de la montagne durant une décennie, c'est ce qu'il dirait. Le tunnel de base du Lötschberg s'ouvre officiellement au trafic voyageur ce dimanche mais il referme sur lui un morceau d'histoire. C'est la fin d'un chantier colossal qui a donné du pouls à la montagne bien avant le va-et-vient des trains. «Et on ne peut en retenir qu'une galerie ferroviaire claire et lisse, on doit en retenir autre chose. Ces hommes, leur travail», dit l'artiste.

L'aventure photographique de Bernard Dubuis autour du Lötschberg a débuté en 1996 et ne sera vraiment consommée que l'an prochain, au moment de replanter un bouquet de conifères à la porte d'accès de la descenderie de Ferden, comme un pansement sur une grande cicatrice laissée dans la roche. C'est là que tout avait commencé. Alors vous pensez bien, lui et son boîtier seront au rendez-vous pour croquer la scène et clore le reportage de leur vie.

Des clichés jaillis de la poussière

En attendant, la Médiathèque Valais présente l'œuvre du photographe vaudois, sédunois d'adoption et élevé sur les bancs de l'Ecole de photographie de Vevey*. Sur ces clichés jaillis de la poussière, on voit des ouvriers dans l'obscurité des tréfonds, leur visage poudreux contraster avec la flamme d'une lampe frontale. On y voit des ingénieurs en séance de travail, des cuisiniers au cantonnement, des équipes de secours, des hommes et encore des hommes, dans l'intimité de leur monde caverneux. L'ordinaire d'un chantier extraordinaire, en somme.

Montrer le quotidien

C'est bien ce qui a poussé Bernard Dubuis au fond de la grotte: la représentation du quotidien. «Je me suis intéressé aux grands chantiers parce qu'on oublie très vite ceux qui y ont participé. Outre l'ouvrage, il ne reste aucune trace du travail de ces entrepreneurs. Le chantier du Lötschberg, c'est soixante-neuf nationalités en provenance du monde entier. Des gens qui viennent ici, participent à un chantier monumental et puis s'en vont.» Seule une observation patiente et attentive pourra retranscrire fidèlement la besogne de ces hommes-là, a estimé Bernard Dubuis avant de se lancer dans ce reportage de longue haleine. Il s'est aussi senti un devoir face à la postérité: montrer dans quelles conditions l'homme-fourmi s'accommode de sa tenue de bâtisseur. «Non pas que la réalité soit épouvantable. Mais elle est tout de même sombre et poussiéreuse, n'est-ce pas?»

L'homme au centre, pour une fois

De l'obscurité et de la poussière se dégage forcément l'impression d'un chaos perpétuel. Des kilomètres de câbles, un enchevêtrement de machineries, de la ferraille de partout. Il s'en dégage aussi un sentiment de cohésion absolue, cette solidarité qui fit entrer le mineur, son métier, dans la légende. «Un bon chef mineur, pour son subalterne, c'est un demi-dieu», commente le photographe. L'exposition accorde une grande place aux portraits. Elle humanise le mineur, confronte l'homme à la machine. Ici, un regard de travers lancé d'un ouvrier à son chef d'équipe. Là, un ouvrier dressé fièrement sur l'immense tunnelier, maître de sa monture, devant un public fasciné, lors d'une journée portes ouvertes. «J'ai voulu de la spontanéité, saisir l'instant...», dit Bernard Dubuis. Au Lötschberg, l'instant était dans une étape décisive, un percement, le nettoyage d'une calotte. Mais il était aussi dans les petits riens, une pause cigarette ou un chat errant autour des baraquements.

Sans flash, proche de la réalité

Les images sont rugueuses. Parfois jusqu'au grain. Et comment, d'ailleurs, pourrait-il en être autrement? Bernard Dubuis s'est contenté d'un équipement sommaire, fidèle à sa recherche d'authenticité. Il a arpenté les kilomètres de galerie, assisté aux mises à l'enquête et autres séances de chantier avec son seul Leica en bandoulière. Sans flash. «Il faut montrer la réalité. Je me suis donc accommodé de la lumière existante... lorsqu'il y en avait.» Les feux d'une machine de chantier, le halo d'une lampe au loin, l'étincelle bienvenue d'une machine à souder qui gratte le rail et illumine le visage d'un manœuvre: les clichés sont construits sur le hasard et les opportunités du quotidien, sans mise en scène, précis, esthétiques.

Contrer l'oubli

Qu'en retient-il finalement, Bernard Dubuis, de cette aventure humaine au cœur du brasier durant dix longues années? «D'abord, tout ce que je n'ai pas vu. Soit 95% du chantier», rappelle-t-il avec la réserve que lui a appris son métier d'observateur discret. «J'ai tiré 3000 images. Soit à peine une par jour. Ce que nous pouvons retenir aujourd'hui, ça n'est qu'un échantillon.» De cette infime portion d'histoire, il voudra se souvenir d'une seule chose finalement. Qu'au début, il était un intrus sur le chantier. «Et puis, finalement, vous vous effacez. Vous faites partie de ces hommes. Vous faites partie du caillou.»

*Médiathèque Valais, Martigny, jusqu'au 2 mars 2008. Les clichés sont recueillis dans un livre: «Lötschberg, un tunnel et des hommes» (Ed. Stämpfli).