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Trente années de lutte pour ravir Zurich

Richard Wolff offre à l’extrême gauche une place à l’exécutif.Cet ingénieur a participé aux mouvements des années 80

Victorieux, il s’est présenté dimanche à l’Hôtel de ville de Zurich vêtu d’un manteau strict et accompagné d’un enfant portant le masque d’un loup aux dents longues. Sa mascotte. Richard Wolff, l’intellectuel de la liste alternative, a du mordant, promet-il. Il a d’ores et déjà provoqué un petit séisme. Non seulement il a privé le Parti libéral-radical de l’un de ses deux sièges à l’exécutif, mais en plus, il ouvre les portes de la municipalité de la capitale financière à un parti à gauche de la gauche. Dans le camp des vaincus de cette élection complémentaire, le verdict est clair: un «utopiste» a gagné, peu à même d’endosser des ­responsabilités pour la conduite pragmatique d’une ville. «Le développement de Zurich est en danger», juge Michael Baumer, président du PLR de la Ville.

Or, le «loup» a la réputation d’un urbaniste «calme, proche de la réalité, décidé et prêt à la riposte», comme le décrivait en début de ­campagne la libérale Neue Zürcher Zeitung. Sa victoire, obtenue de justesse au second tour avec un taux de participation très bas, doit beaucoup à ses promesses en matière de politique du logement (il veut plus de coopératives ou d’appartements subventionnés) ainsi qu’à la fadeur de son concurrent direct. Enfin, et la Zurich d’aujourd’hui en garde la marque, l’homme a déjà lutté pour certaines de ses ambitions.

A 55 ans, cet urbaniste, amateur de vélo et fier de s’investir à 50% dans les tâches ménagères, observe le développement de la ville. Souvent sur un ton critique, presque de missionnaire, et pas uniquement en tant que docteur en développement urbain. Son passé fut aussi celui d’un activiste. En effet, son combat politique remonte au début des années 80. Etudiant, il s’investit dans le mouvement de jeunesse qui revendique des espaces et des moyens pour «libérer» Zurich. La révolution des jeunes, ou Jugendunruhen, aussi marquée par une répression violente, aboutira à l’ouverture de la Rote Fabrik comme centre culturel autogéré. Elle insuffle un nouvel élan d’ouverture pour la ville, jusque-là réputée pour son conservatisme. Or, trente ans plus tard, plusieurs de ces activistes se retrouvent à des postes phares de la Ville, même si c’est pour en critiquer le développement. «C’est le processus normal. Cette révolution était moins idéologique, plus pragmatique sans doute que mai 68, commente Niklaus Scherr, collègue de parti du nouvel élu. Nous prenons cette élection comme un challenge en terra incognita. Richard Wolff a déjà montré qu’il n’a pas un discours de confrontation. Il connaît les mécanismes institutionnels.»

A la tête d’un bureau spécialisé dans le développement urbain, Richard Wolff appartient à la Liste alternative depuis 2010. Il entre alors au parlement de la Ville, déterminé à montrer «que ce n’est pas l’argent qui doit décider de qui peut travailler et habiter à Zurich». Sa sensibilité aux inégalités émanerait, a-t-il plusieurs fois répété, de ses origines juives: son grand-père, installé dans les environs de Hanovre, est mort dans un camp.

A droite, on insiste sur un politicien «frileux à tout projet susceptible de faire avancer la ville, comme l’agrandissement du Kunsthaus», rappelle Michael Baumer. Cela fait longtemps que Zurich dispose d’un exécutif de gauche et cela ne l’empêche pas de progresser, rétorque la conseillère nationale socialiste Jacqueline Badran, elle aussi active dans les manifestations des années 80. L’AL, qui représente quelque 4% des électeurs, n’a jamais disposé d’un programme politique clair mais a plutôt agi au coup par coup. Souvent en désaccord avec le Parti socialiste, notamment sur les questions d’urbanisme. En 2009, le parti faisait sensation, à l’échelle du canton cette fois-ci, en obtenant la fin des forfaits fiscaux.

«Avec Richard Wolff, ils ont pu avancer un candidat très qualifié, apte à convaincre hors du parti, analyse le politologue Andreas Ladner. Il représente une scène, un style de vie, qui aujourd’hui s’est établi dans la ville de Zurich, et qui, dans ce cas, a surtout profité de la débâcle du PLR.» Le professeur continue: «Ce succès promet une campagne exigeante pour la gauche l’an prochain.» Il s’agira, lors des élections municipales, de défendre les sept sièges – sur neuf – dont elle dispose désormais.

«Ce n’est pas l’argent qui doit décider de qui peut habiter à Zurich»

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