A Lausanne, dans une arrière-cour au 14 de l'avenue de Tivoli, on peut lire ceci, sur une vitre: «Travail Pain Famille Partir Rester». Mystère et envie de pousser la porte de ce qui, à première vue, ressemble à un studio d'artiste. Il s'agit en fait d'un musée, et sans nul doute du plus petit de Suisse.

Une pièce de 15 m2, un escalier légèrement brinquebalant et une autre pièce de 15 m2. Des valises posées partout, des malles, des livres, des photographies, des arbres généalogiques, des cartes, des fresques murales, un téléviseur, des chaises.

Tout gratuit

Le tout est appelé le Musée de l'immigration. C'est Ernesto Ricou, Portugais arrivé en Suisse en 1976 et descendant de réfugiés huguenots, qui a eu l'idée de l'ouvrir en 2005. Né en 1948 - l'année de la Déclaration universelle des droits de l'homme, rappelle-t-il -, le cheveu long et la moustache joyeuse, ce professeur de dessin au collège de Béthusy consacre une bonne partie de sa vie à ses «30 m2 d'humanité réalisés par et pour les pauvres».

Il n'a pas le sou, le musée n'ouvre que deux jours par semaine et on le visite gratuitement et «en libre-service», qu'importe! «Il s'agit de préserver la mémoire des migrants. Je collectionne des souvenirs personnels et je les expose ici», explique-t-il.

Qui le visite? Essentiellement les écoles du canton. «Les enfants d'immigrés souffrent souvent d'instabilité, avance-t-il. Le corps des mamans et des papas sont ici mais leur âme est restée là-bas. Alors les gosses disent: pourquoi étudier si de toute façon nos parents ont décidé de rentrer au Kosovo, au Sri Lanka ou au Portugal. Dans le musée, la mémoire est présente et les enfants comprennent tout ce que leurs parents ont enduré; mais aussi ce qu'ils ont apporté au pays d'accueil. Il y a un vide autour de ces personnes, ils meurent ou s'en retournent au pays et leur trace disparaît.»

La mémoire italienne de Cully

Ernesto cite souvent en exemple Eugenio La Libera, un Italien arrivé à l'âge de 19 ans qui fut pendant quarante-deux ans un modeste employé de vigne. «Il est décédé mais c'est aujourd'hui ce petit rital qui porte la mémoire vivante du village de Cully, par ses écrits, ses photographies», témoigne-t-il.

Au rez-de-chaussée du musée, la place du village est représentée sous la forme d'une table basse cernée de valises. Ernesto demande aux immigrés qu'il croise de lui laisser un bagage lorsqu'ils n'en ont plus besoin, «quand ils l'ont posé». Avec, à l'intérieur, des objets du voyage, des cartes postales, un journal, un vêtement, une gourde d'eau, une courte biographie retraçant le périple de chacun.

«Les passants de la Suisse»

Les écoliers qui passent ouvrent «ces trésors». Un mur de briques a été érigé avec des noms gravés, «l'âme des passants de la Suisse, les sans racine qui s'enracinent ailleurs». Belle idée qui a séduit le Forum européen du musée, qui chaque année organise le Prix européen du musée, sous les auspices du Conseil de l'Europe. Les 30 m2 de l'avenue de Tivoli ont en effet été retenus dans la sélection après le passage en leurs lieux de deux des 13 très distingués conservateurs qui composent le jury.

Cinquante-cinq autres musées disséminés dans toute l'Europe concouraient. Outre le Musée de l'immigration, la Suisse était représentée par le Musée historique et des porcelaines de Nyon, le nouveau Musée du Matterhorn de Zermatt et le Musée Pestalozzi à Trogen, en Appenzell. Ernesto, qui rentre de Dublin, a reçu des mains de la reine Fabiola de Belgique, qui patronne le Forum, un prix «de consolation».

Pas de statuette en bronze de Miro, le trophée pour le gagnant, mais Ernesto se réjouit tout de même, car apparaître dans une plaquette prestigieuse est un début de reconnaissance. Le jury a estimé que le musée d'Ernesto Ricou, l'un des plus petits candidats de l'histoire du Prix, était doté de ressources réduites à leur minimum et qu'il méritait une aide financière.

Sous l'œil de Ramuz

De quoi entretenir un peu d'espoir pour son fondateur qui souhaite s'établir à plus grande échelle à Renens, où s'étaient installés les premiers immigrés italiens. En attendant, les gosses des écoles visionnent à l'étage des vidéos où des immigrés ont enregistré leurs souvenirs. Sur les murs, Charles-Ferdinand Ramuz, peint ou photographié, «l'écrivain de la tolérance, de la solidarité et du partage», dit Ernesto, les regarde d'un œil sévère mais bienveillant.