Le castor, petite tête humide émergeant de l'eau, battement souple de la large queue, file vers l'aval. A un mètre de la rive, Georges Lacroix, grand ami des animaux devant l'Eternel, l'appelle doucement: «Allez, viens me voir, fais pas ta mauvaise tête.» Puis, à l'intention des observateurs incrédules: «Elle va faire demi-tour plus loin et revenir.» Une minute plus tard, la tête réapparaît dans les roseaux. Quelques mots de plus, et la bête monte sur la berge, saisit la pomme granny de ses petites mains aux cinq doigts et la dévore sous les yeux attendris des visiteurs. D'un instant à l'autre, le naturaliste lui caressera les pattes et lui palpera les mamelles.

Ca se passe sur les rives de l'Arve, quelque part entre Chamonix et Genève, sur un bout de terrain coincé entre autoroutes, nationales, entreprises de décolletage (750 entre les deux villes), décharges et gravières. Un cours d'eau agité et souvent inaccessible pour les randonneurs, où survivent, malgré le sabotage organisé du milieu écologique depuis un siècle, 300 castors, des dizaines de hérons cendrés, des grèbes huppés et des truites. Des résistants qui ne savent pas que le pire est passé, que bientôt des cousins disparus réapparaîtront et que des touristes viendront les observer. Car leur rivière, «la plus déstabilisée d'Europe» selon la solide thèse d'un étudiant en environnement, profite désormais d'un vaste programme de réhabilitation que soutiennent 33 communes de la Haute-Savoie.

Pour fédérer ainsi plus de trente petits pays, rien de tel qu'un gros souci financier. Une rivière qui va mal coûte cher. Et celle-ci allait très mal. L'homme l'a transformée en chenal, pour mieux la dompter, limiter ses inondations et augmenter les surfaces constructibles. La rivière a alors vu son débit s'accélérer, dévorant berges et constructions. Interdite de divagation, elle n'a plus profité de l'épuration naturelle que lui offraient les zones inondables.

L'homme a continué: il a creusé les berges pour y puiser le gravier nécessaire à la construction des routes. Le lit s'est abaissé et les berges se sont effondrées, ruinant les biotopes qu'elles abritaient. La vitesse s'est accélérée encore. Quand l'Arve déborde, les conséquences, en aval, n'en sont que pires qu'hier. Enfin, l'homme a laissé ses entreprises déverser leurs eaux usées et leurs résidus chimiques dans la rivière, imposant plus bas la construction de somptueuses stations d'épuration.

Un beau jour, le maire de Bonneville, Michel Meylan, a fait les comptes. Il a alors découvert que les communes arrosées par l'Arve ont dépensé 200 millions de francs français en dix ans pour résister à la rivière. En pure perte, puisque chacune a travaillé individuellement et que les nuisances se sont reportées en aval. Sa conclusion: si les communes travaillent de concert, leurs investissements auront une influence durable. Et cette association leur ouvrira l'accès au «Contrat rivière», qui donne droit pendant dix ans au soutien financier de l'Etat français et à des prêts sans intérêts pour les entreprises riveraines. Le Syndicat mixte de l'aménagement de l'Arve et de ses abords (SM3A) naît en 1995, après sept ans d'âpres négociations avec les élus.

La restauration du torrent devrait coûter 200 millions de francs. Des digues, nuisibles, doivent être abattues. D'autres seront élevées afin de protéger des habitations en danger. Vingt seuils devront être construits pour limiter l'érosion et stabiliser les berges. Ainsi, à Pressy, c'est 5227 tonnes de pierre qui ont été immergées récemment. Des étangs sans vie, apparus dans les carrières laissées par les chantiers routiers, seront ouverts pour laisser l'Arve divaguer et réinventer les marais. Un puits de 50 mètres et une galerie de 800 mètres détourneront le cours du torrent à sa source, au col de Balme. Ces travaux herculéens (35 millions de francs français) protégeront la rivière des «fines», ses particules minérales qui glissent de la montagne des Posettes dans l'Arve, nuisent au développement de la faune aquatique et teintent l'eau de gris. Enfin, une voie de 140 kilomètres et des zones de détente seront aménagées, afin d'ouvrir l'accès aux berges, de Genève à Chamonix.

Lutter contre la pollution organique générée par l'activité humaine passe par les stations d'épuration. Il y a peu, l'agglomération d'Annemasse inaugurait sur les rives de l'Arve Ocybelle, une usine ultramoderne qui, pour 170 millions de francs, traite jusqu'aux odeurs. D'autres investissements suivront, au gré des finances du département. Grâce à leur «Contrat rivière», les collectivités locales bénéficieront d'un soutien de l'Etat de 6,5% sur ce dossier évalué en tout à 543 millions.

Côté industrie, 80% des investissements prévus (57 millions de francs) sont déjà engagés. Car les entrepreneurs doivent désormais répondre aux normes d'environnement qu'exigent d'eux leurs clientes, des sociétés soucieuses de leur image écologique. Mais les petits artisans risquent de rester à la traîne, faute d'argent pour se moderniser. Seront-ils dérangés? Paradoxe français: les inspecteurs de la Direction régionale de l'industrie, de la recherche et de l'environnement ne sont qu'une poignée par département.