Audience

Les très anciens lecteurs du «Temps», un moteur caché

Un journal doit savoir renouveler ses audiences pour rester en phase avec son temps, mais ses abonnés historiques en disent long sur son identité

Il a commencé par la Feuille d’avis de Lausanne, devenue ensuite 24 heures; a complété ensuite avec Le Nouveau Quotidien, lisant en parallèle L’illustré puis Bilan, et est abonné au Temps depuis sa fondation, en 1998: c’est une histoire de la presse suisse en miniature que résument les lectures de Marcel M., ancien maître boucher, citoyen de Lutry (VD), qui a fêté ses 100 ans cette année – à la petite fête organisée avec syndic et préfet, c’est l’ancêtre qui a mené les débats. Lire la presse conserve: d’ailleurs, Marcel M. lit sans lunettes. «Le Temps fait partie de sa routine au déjeuner, explique son fils Michel. Mon père se maintient à jour. Il me prépare même ma revue de presse en soulignant ou en découpant ce qui peut m’intéresser; moi, j’ai moins le temps de lire…»

Loyaux et fidèles

Combien Le Temps compte-t-il d’abonnés centenaires? Les chiffres ne sont pas complètement justes, résultant des migrations et fusions en plusieurs étapes des bases de données du Journal de Genève, de la Gazette de Lausanne et du Nouveau Quotidien. Ce qui est sûr, c’est qu’on compte plusieurs dizaines d’abonnés qui ont 90 ans voire plus, tous fidèles du Temps, voire de l’un de ses glorieux prédécesseurs depuis plusieurs décennies. Ce ne sont pas les plus bruyants de nos lecteurs, ils ne dégainent pas leur e-mail à la première faute d’orthographe repérée, ils ne nous lisent pas en ligne et ne participent pas aux événements que la rédaction organise dans et hors ses murs. Pas sûr non plus qu’ils soient une cible de choix pour les publicitaires. Ils sont pourtant un de nos moteurs cachés, un socle de loyauté et de fidélité qui, année après année, nous honore et nous rassure.

«Avant, vous étiez un journal genevois. Maintenant, Genève est un peu reléguée en queue du peloton.» Au hasard de la dizaine d’entretiens téléphoniques menés, plusieurs anciens abonnés du Journal de Genève notent une certaine «valdisation» du journal, dont Léopold B., 91 ans. «Malgré tout, la Versoix est une frontière… Mais c’est un bon journal, avec de la diversité, une bonne une. Je lis l’édito, les portraits, toute la politique suisse, et aussi le blog de Suzette Sandoz, intéressant.» «Au début je lisais «Rive gauche, rive droite» [la chronique de l’ancien correspondant à Paris de La Gazette littéraire Franck Jotterand]. J’aime les pages littéraires, les portraits. Mais je les feuillette, je ne lis pas tout», confesse Renée D., 89 ans.

Egalement disponible: L’éditorial, porte-voix du journaliste  

Une fenêtre sur la vie

Certains scrutent avec attention les offres d’emploi – «C’est intéressant de voir que l’Université de Zurich recrute un professeur de droit privé, cela donne des idées sur l’économie», explique l’un. D’autres observent les annonces de concerts, pour voir quels solistes, quels ensembles la Suisse parvient à attirer. Le quotidien, fenêtre sur la vie dont il offre une vue synthétique, source d’information qui permet de ne pas décrocher, de continuer à discuter avec sa famille, ses voisins. Fenêtre sur la mort aussi: d’autres vieux abonnés reconnaissent qu’ils commencent leur lecture du Temps par le Carnet du jour, toujours avec un peu d’appréhension.

Nos très anciens lecteurs sont peut-être peu bruyants, mais ils n’hésitent pas pour autant à se manifester, souvent par courrier postal. «Je lis malheureusement difficilement votre journal, car l’encre beige utilisée n’offre qu’un contraste médiocre à l’encontre de ce qu’offrirait une encre noire. Je me réfère à la Tribune de Genève, que je lis aisément grâce au contraste lettres noires/papier blanc. Considérant le nombre croissant de personnes âgées susceptibles de lire Le Temps, ne serait-il pas opportun de prendre en considération ma remarque?» nous écrit cet ancien professeur de l’Université de Genève, âgé de 93 ans. «Est-ce que vous offrez l’abonnement au Temps l’année de nos 100 ans?» demande cette lectrice de 96 ans (les abonnés de plus de 62 ans ont droit à une réduction de 10%). Pas de critique sur notre approche éditoriale, pas de reproche sur nos sujets, mais une grande confiance: pour nos très anciens lecteurs, Le Temps est un compagnon de route stable dans un paysage qui change.

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