Contemplation

Le trésor des Bernardines

Le couvent des sœurs cisterciennes de Collombey renferme un précieux patrimoine révélé dans un ouvrage des Musées cantonaux. Visite

Derrière le couvent, les premières neiges ont tapissé la cour et le parc. La tour d’Arbignon, propriété des Seigneurs du même nom, au Moyen Age, et rachetée par les Bernardines en 1643, paraîtrait inviolable en l’absence de sœur Brigitte-Marie, notre sésame.

Etre parmi les Bernardines, c’est d’abord n’avoir rien à faire là. Combien, sur la route de Collombey, près de Monthey, haussant le regard vers le repaire des sœurs cisterciennes, adossé à la forêt, se sont contentés d’hypothèses, ont passé leur chemin: le silence du cloître, le dénuement, les interdits, l’amour du Christ comme seul trésor, l’ennui?

Les Musées cantonaux du Valais font tomber les barrières en éditant un ouvrage* consacré au riche patrimoine de la congrégation. Un travail de mémoire qui vaut aussi de messager du monastère vers l’extérieur: il décrit le développement architectural et dévoile des pièces de mobilier et des objets de la vie conventuelle uniques, ici des reliquaires, là une urne de vote servant à l’élection de la prieure.

Fière mais encore un peu émoussée par les innombrables visites de chercheurs qui ont percé leur intimité durant ces cinq dernières années, et alors qu’elle nous fait grimper à bon rythme vers la bibliothèque culminant sous les combles de la tour, sœur Brigitte-Marie adoucit, elle aussi, quelques clichés tenaces.

Les journées ici, qui débutent à 4h30, sont balisées par sept temps de prière. Ainsi que l’a voulu la mère des Bernardines de Collombey, puis Géronde (Sierre), sœur Louise de Ballon, une moniale savoyarde du XVIIe siècle, le quotidien est fondé sur la redécouverte de la vie authentique et le silence, «mais non pas comme une obligation, comme un facteur de facilité pour encourager la prière», pour «se brancher» à Lui, dit-elle. Accessoirement, les Bernardines sont aussi branchées à Internet, pour uneutilisation parcimonieuse.

Le programme autorise des moments de discussion, une petite heure après les Vêpres par exemple. «Nous pouvons manger de la viande trois fois par semaine et nous ne couchons pas habillées sur le plancher», exagère sœur Brigitte-Marie, défaisant d’autres préjugés. Dans la chapelle, on a ôté la grille qui séparait autrefois les moniales des fidèles. Le monastère est progressivement passé de la clôture physique à la clôture spirituelle en somme.

Tout semble basé sur un subtil équilibre que notre guide appelle joliment la «qualité de discernement entre fantaisie et ouverture», une virée en solitaire à la Fondation Gianadda relevant sans hésitation de la fantaisie.

Nos pas font désormais grincer le plancher de l’aile sud où sont distribuées les anciennes cellules, deux mètres sur trois. On y trouvait autrefois un lit, un petit bureau et le prie-Dieu. Inoccupées, quelques-unes d’entre elles abritent liturgie, comptabilité, secrétariat, et seront reconverties en atelier pour différentes activités créatives. Ailleurs dans le monastère, les sœurs occupent leur quotidien par la fabrication d’hosties (4 millions de pièces par an) et la gestion de l’Etoile sonore, une bibliothèque sonore destinée à toutes les personnes empêchées de lire par elles-mêmes.

Toute ces cellules vides: c’est donc que le monastère se dépeuple. Les Bernardines de Collombey ne sont plus que onze et la moyenne d’âge tend vers le haut. Sœur Brigitte-Marie n’en fait pas une angoisse. D’abord parce que «même si nous sommes onze, nous essayons tous les jours d’être Un».

Ensuite parce que «l’engagement prend de multiples formes. Il y a des hommes et des femmes qui misent leur vie sur l’essentiel, visent un certain absolu. Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs.» C’est sa façon d’être «ouverte mais solide dans la foi, sans faire du syncrétisme».

Dans les couloirs, qui chevauchent plancher et escaliers en pierre, d’origine, quelques sublimes bahuts datant du XVIIe au XIXe siècle, avec leurs ferrures, comme le coffre de Torrenté et ses armes sculptées, dégagent un faste anachronique dans un lieu revendiquant le dénuement.

«Ces objets étaient des dons ou appartenaient aux familles des sœurs. Elles arrivaient au couvent avec leur dot en quelque sorte», commente l’historien Patrick Elsig, qui a conduit les recherches. La parenthèse monacale se referme. Mais le couvent des Bernardines, désormais, compte un livre à son trousseau.

«Bernardine, tu seras!» Cahiers du Musée d’histoire du Valais, Romaine Syburra-Bertelletto, Thomas Antonietti, Patrick Elsig et Alain Guerrier.

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