Devant la justice

Quarante ans dans la banque privée comme associé chez Pictet et une carrière de mécène ont fait de Guy Demole quelqu’un de serein. Même un passage au sein du conseil d’administration de la BCGE, pour se frotter à l’économie locale, n’a pas affecté sa vision positive des choses et des hommes. De Dominique Ducret, le témoin a gardé le souvenir d’un président disponible, aimable, jamais hautain, persuasif car persuadé et toujours dévoué à l’établissement. Et de Marc Fues, «remarquable professionnel», celui d’un directeur général infatigable qu’il aurait engagé sans l’ombre d’une hésitation.

Guy Demole est bien le seul témoin à dépeindre ces années de crise sous la forme d’une tranquille partie comptable. Même les rapports du réviseur interne, pourtant décrit par tous comme un alarmiste quasi obsessionnel, le rassuraient. «Il nous fallait du temps pour assainir les dossiers difficiles mais cela ne voulait pas dire que les provisions manquaient», relève Guy Demole tout en concédant qu’il y avait un petit problème puisque les 50 millions de provisions constituées chaque année se perdaient finalement dans un montant équivalent de pertes. «Le milliard existant pour couvrir les risques est donc resté constant au fil des ans.»

Les risques, justement, n’ont jamais inquiété outre mesure cet administrateur, pas plus que le peu de rentabilité de la banque. «L’examen régulier était plutôt réconfortant car ces risques, évalués à 2 milliards, représentaient le 200% des fonds propres et on aurait pu aller jusqu’à 800% selon la loi bancaire.» Guy Demole a donc été totalement étonné en apprenant, à l’automne 1999, qu’il manquait encore 1,56 milliard de provisions. Mais l’explication fournie à cette occasion par la direction générale l’a convaincu. Cette différence était la conséquence, se rappelle le témoin, d’un brutal changement de doctrine de la désormais ex-Commission fédérale des banques, qui venait de prononcer la disgrâce de la méthode de calcul dite d’ATAG.

Une simple question de méthode? Le témoin est un partisan de cette théorie même s’il reconnaît n’avoir eu aucun moyen de savoir si l’organe de révision appliquait correctement ses propres principes et surtout si les gages étaient correctement évalués. Me Christophe Emonet, conseil de la BCGE, partie plaignante au procès, demande ce que Guy Demole aurait pensé en apprenant que les dirigeants et réviseurs de l’époque calculaient la valeur de rendement des immeubles en appliquant un taux de capitalisation pouvant gonfler d’environ 33% la valeur des gages. «Si tel était bien le cas et si je l’avais appris, j’aurais probablement été surpris.»

Surpris, il l’a été en découvrant au procès le contenu de la lettre de la CFB, datée de mars 1996, qui énumérait les 11 plus gros débiteurs de la banque (tous des promoteurs), évaluait à 1,742 milliard le risque pour ces seules positions et s’inquiétait de la couverture. «Ce chiffre aurait constitué une bombe.» C’est sans doute pour cela, pense encore Guy Demole, que le comité de banque a sagement décidé de ne pas la distribuer à l’ensemble du conseil d’administration, où siégeaient les forcément très indiscrets représentants des autorités politiques.

Guy Demole reste pourtant convaincu que rien d’essentiel n’était caché par les accusés dont il a trouvé la tâche bien difficile au sein de cette banque cantonale soumise aux pressions, interdite de licenciement et pas assez versée dans la gestion de fortune. «Les séances du conseil étaient bien préparées, les exposés étaient clairs et nous pouvions même, à partir de 1998, aller consulter les dossiers la veille.»

Un niveau d’information satisfaisant, c’est aussi ce que confirme Erwin Meyer, un autre banquier qui a rejoint le conseil en 1999. L’audition de ce dernier a été interrompue par le président du tribunal afin que se calment les esprits inutilement échauffés. Peu avant, le même Jean-Marc Verniory a écarté une demande de la défense désireuse de museler les avocats de l’Etat de Genève et de limiter autant que possible le contre-interrogatoire des témoins. La censure ne frappera finalement que les questions manifestement inacceptables de part et d’autre.