Même en prison, on a le droit de principe de conserver des relations avec l'extérieur. Ce droit peut être limité pour des motifs de sécurité ou, en détention préventive, pour éviter de perturber l'enquête en cours. Mais pour interdire à un détenu esseulé de recevoir la personne de son choix, il faut des raisons précises et concrètes. Dans un arrêt rendu public jeudi, le Tribunal fédéral autorise, contre l'avis des autorités vaudoises, un détenu albanais sans famille en Suisse à rencontrer au parloir une jeune Lucernoise qui a su gagner son cœur en échangeant avec lui une correspondance suivie depuis le début de sa détention.

Le recourant est impliqué dans une affaire de trafic de stupéfiants. La jeune femme dont il souhaitait recevoir la visite lui écrit régulièrement. Elle n'apparaît pas sur les relevés d'écoutes téléphoniques menées avant son arrestation mais il dit la considérer comme sa fiancée. Le juge d'instruction lui avait refusé un droit de visite en faisant valoir qu'elle ne faisait pas partie de sa parenté ou de ses proches. Le risque existait, estimait le magistrat, qu'elle fasse plutôt partie de ses complices et qu'elle profite de leurs rencontres pour établir un lien avec des membres non encore arrêtés de la bande.

Motifs insuffisants aux yeux du Tribunal fédéral. Dès lors que le recourant n'a pas reçu une seule visite en plus de trois mois de détention, il devrait être mis en mesure de rencontrer la seule personne qui lui assure un lien avec le monde extérieur. Pour limiter ce droit de principe, il faudrait des soupçons précis, fondés sur des indices concrets.

Tel n'est pas le cas. Si rien ne permet d'exclure que la «fiancée» du recourant est impliquée dans le trafic qui lui est reproché, rien ne conduit non plus à le penser. Le fait, invoqué par le juge, que le détenu a jusque-là refusé sa collaboration à la justice n'est pas pertinent. Un magistrat ne saurait en effet subordonner le droit d'un détenu de recevoir des visites à ses aveux ou à sa participation à l'enquête. Il s'agirait là d'une pression incompatible avec le droit à un procès équitable, garanti par la Convention des droits de l'homme.

Arrêt 1P.376/1998 du 4 août 1998.