L’ascension mythique d’Edward Whymper au Cervin en 1865, qui fit deux morts dans la cordée, avait déjà conduit à l’ouverture d’une enquête pour homicide par négligence. Dans la foulée, la reine Victoria avait imploré ses compatriotes de ne pas se livrer à la pratique de l’alpinisme, sport qu’elle jugeait inutile et dangereux.

Médiatisation accrue

Cent cinquante ans plus tard, alors que la montagne s’est démocratisée et que les différends entre elle et le monde judiciaire font l’objet d’une intense médiatisation, comment le métier de guide s’est-il redéfini à la lumière des nouvelles réalités? Pierre-André Veuthey, avocat à Martigny, spécialiste du droit alpin et membre de la commission juridique du CAS, explique cette «judiciarisation» dans le domaine par le fait que «la perception de la mort et de la souffrance des victimes a institutionnalisé le prétoire comme lieu obligatoire pour que le deuil se fasse». Avis partagé par Pierre Mathey, président de l’Association valaisanne des guides, qui remarque que la diversification du métier, son ouverture à d’autres activités (canyoning, cascades de glaces…) a en partie modifié les comportements du client.

«Aujourd’hui, on cherche le sensationnel à tout prix. On signe un contrat. Et on doit en avoir pour son argent.» Cette clientèle abonnée aux expériences all inclusive serait apparemment «plus disposée à se retourner contre le guide en cas de pépin», constate-t-on. A l’inverse de la pratique de l’alpinisme traditionnel, où la fidélité et la confiance envers le chef de cordée seraient indemnes.

La profession a, au fil du temps, trouvé certaines parades pour se prémunir du couperet judiciaire. On a désormais distingué clairement les métiers de professeur de sports de neige et de guide de montagne. En Valais, la loi cantonale sur les activités à risque établit les droits et responsabilités de chacun dans le champ d’action qui lui est propre.

Incompréhensions

En haute montagne, sachant que la guillotine le menace, le guide prend volontiers un certain nombre de précautions supplémentaires qu’il ne prenait pas forcément autrefois, note le guide bagnard François Perraudin: «En cas de problème, c’est le bulletin du Weissfluhjoch qui fait foi. Mais, dorénavant, certains d’entre nous notent scrupuleusement les conditions météo et de neige locales pour pouvoir justifier nos prises de décision a posteriori.»

Il semble en fait régner une rigoureuse incompréhension entre les deux milieux, la montagne, cet espace de liberté où humilité et prudence sont censées être la règle, et la justice, parfois «très éloignée des réalités du terrain», déplore Me Veuthey. Preuve en sont ces condamnations «mal comprises» qui ont marqué l’histoire de la montagne. Celle des responsables de la sécurité de la région d’Evolène, notamment, lors des avalanches de 1999, a été perçue comme «l’immixtion intolérable de fonctionnaires judiciaires dans un monde qui devait lui être étranger». Il y eut aussi des condamnations «tout à fait critiquables», selon le spécialiste du droit alpin. Comme celle, récemment, pour homicide par négligence d’un guide qui avait interdit à ses deux clients de s’engager en même temps sur une pente mais qui l’ont fait quand même. L’un d’eux en est mort.

Justice et montagne: l’équation impossible? «Les lois n’empêcheront jamais la nature de faire ni ne changeront l’instinct du professionnel et son devoir de prudence pour lui et son client»: parole de guide. «Les juges pensent toujours qu’il y a un lien de causalité entre le manque supposé de diligence dont a fait preuve le guide et la survenue de l’accident. Or, ce n’est pas le cas»: parole de spécialiste du droit alpin et grand ami de la montagne.