Le Temps: La décision de publier les photos d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi était-elle judicieuse?

Eric Hoesli: La Tribune de Genève a fait une pesée d’intérêt soigneuse. En tant qu’éditeur, je défends le point de vue de la rédaction. Souvenons-nous: la Suisse venait de subir une double humiliation. Après le voyage à Tripoli et les excuses publiques du président de la Confédération Hans-Rudolf Merz, le délai pour la libération des deux Suisses n’avait pas été respecté par la Libye. L’article mettait en évidence le poids de l’humiliation dans le comportement de chacun des protagonistes. Les photos publiées étaient une illustration pertinente de cet enjeu.

– On pouvait déjà imaginer que la publication des photos de police du fils Kadhafi risquait d’envenimer les laborieuses négociations pour sortir les deux Suisses de Libye. Face à cet enjeu supérieur, l’intérêt public à publier précisément ces photos de police n’était-il pas dérisoire?

– Non, car les photos montraient précisément que le contentieux portait sur l’enjeu de l’humiliation. La suite a montré qu’on était dans le vrai. Bien malin qui peut dire, aujourd’hui comme hier, quelle action peut favoriser la libération des otages. Chaque fois que la Suisse fait un geste, la Libye réclame autre chose. Tripoli demande aujourd’hui des excuses de l’Union européenne, et pourquoi pas de l’ONU demain! Les Libyens sont imprévisibles. La multiplication des alibis et des prétextes pour ne pas libérer des innocents peut ainsi perdurer à l’infini.

– «24 heures» aussi placé sous votre responsabilité éditoriale, a renoncé à publier les photos de police du fils Kadhafi. Cela ne renforce pas la position de la «Tribune de Genève».

– Tous les journaux d’Edipresse disposent d’une liberté éditoriale complète. La Tribune de Genève a effectué une appréciation correspondant à sa mission spécifique. L’affaire est genevoise, elle met en cause les autorités genevoises, la police genevoise. Dans ce contexte précis, la rédaction en chef de la Tribune a pris une décision mûrement réfléchie et parfaitement défendable.

– Dans la procédure civile en cours, le Conseil d’Etat genevois invite le tribunal à condamner la «Tribune de Genève» à partager avec l’Etat le paiement de dommages et intérêts au fils Kadhafi qui s’estime lésé par la parution des fameuses photos. Le gouvernement genevois outrepasse-t-il ses compétences?

– Il faut bien voir que l’on n’est pas dans une procédure judiciaire classique, mais dans le cadre d’une négociation de libération d’otages. Les plaignants sont des gens qui détiennent des otages et leurs avocats genevois. L’Etat de Genève cherche maladroitement à se débarrasser d’un problème. Ce qui est choquant, c’est qu’il essaie de le faire au détriment de l’équité et du droit. De notre point de vue, l’affaire doit être réglée normalement, dans le cadre d’une procédure judiciaire avec enquête, audition de témoins et audiences publiques. Pas en cachette, de manière écrite et en tentant de se débarrasser d’une responsabilité gênante. On constate à travers les fuites organisées en direction de la télévision alémanique que l’Etat de Genève prône une procédure expéditive et non transparente, alors que cette affaire exige la plus grande clarté. Nous attendons le respect du droit et une procédure normale, classique et équitable, comme l’on est en droit de l’attendre de la justice genevoise, dans un Etat de droit.