Presse écrite

«Tribune de Genève»: Tamedia écarte son rédacteur en chef frondeur

Opposé à la stratégie romande de l’éditeur zurichois, Pierre Ruetschi est remplacé à la tête du quotidien genevois par l’un de ses adjoints, Frédéric Julliard. La rédaction se dit sidérée par ce qu’elle considère comme un limogeage

Il s’était positionné comme un rempart contre la stratégie romande de Tamedia. Pierre Ruetschi quittera dès ce vendredi son poste de rédacteur en chef de la Tribune de Genève (TdG). Il est remplacé par l’un de ses adjoints, Frédéric Julliard. Ce changement à la tête de la «Julie» est la conséquence du bras de fer qui opposait depuis des mois Pierre Ruetschi et le groupe zurichois.

Les collaborateurs de la Tribune ont été avertis mercredi en fin de matinée. Face à ses troupes et devant la direction de Tamedia, Pierre Ruetschi a déclaré avoir constaté au cours des dix-huit derniers mois «de solides et graves divergences», «des méthodes indignes en ce qui (le) concerne» et «des champs d’action réduits». S’exprimant alors que Tamedia envoyait un communiqué de presse officialisant son départ, le journaliste a affirmé avoir connu «des mois difficiles, de remise en cause» et avoir compris qu’il n’était «pas forcément désiré pour poursuivre l’aventure».

Standing ovation

Il tiendra une chronique hebdomadaire dans le quotidien genevois, mais ce n’est «pas ainsi qu’(il) voyait (sa) carrière à Tamedia et à la Tribune». Soulignant que la rédaction de la TdG «fonctionne très bien» et que les indicateurs sont «très bons», Pierre Ruetschi a également insisté sur la nécessité de «s’investir pour redresser la barre du journal, que ce soit de la part des journalistes ou de l’éditeur». Son intervention a été suivie par une longue standing ovation, selon plusieurs témoins.

Pierre Ruetschi, qui n’a pas retourné nos appels, n’a jamais cru ou adhéré à la «rédaction hors sol», comme il l’a appelée mercredi, que Tamedia a mise en place depuis 2017 en Suisse romande. Tous les journalistes des rubriques suisse, économique et internationale de la TdG et de 24 heures sont désormais regroupés à Lausanne. Ces collaborateurs travaillent également pour Le Matin Dimanche. Leurs collègues sportifs ont intégré le sport center, qui alimente tous les titres romands depuis la capitale vaudoise. Seules les rubriques locale et culture restent basées à Genève.

Selon nos informations, Pierre Ruetschi, 59 ans, s’est vu signifier son départ la semaine dernière. Aidé d’un avocat, il a trouvé un accord avec Tamedia mardi soir.

Dernier acte de rébellion

Ce changement à la tête de la TdG ne constitue pas une réelle surprise dans le microcosme médiatique romand. L’histoire professionnelle de Pierre Ruetschi est intimement liée au quotidien genevois. Correspondant à Washington entre 1995 et 2000, puis rédacteur en chef dès octobre 2006, il a vécu la vente du titre à Edipresse, puis la cohabitation avec Tamedia, et enfin la vente au groupe zurichois, en 2009. Ces dernières années, il a combattu de l’intérieur le projet de centralisation des rédactions.

Son dernier acte de rébellion aura été de refuser de transmettre à Tamedia la liste des grévistes qui s’étaient mobilisés début juillet après l’annonce de la disparition de la version papier du Matin. Le groupe zurichois avait prévu de sanctionner les grévistes, avant d’accepter la médiation des autorités vaudoises puis d’en claquer la porte en pénalisant financièrement les contestataires.

Dans un communiqué, la rédaction de la Tribune s’est dite «sidérée par ce qui représente, ni plus ni moins, le limogeage» de Pierre Ruetschi. «Nous sommes dépités, déclare Antoine Grosjean, du comité de la société des rédacteurs. La Tribune a déjà été démantelée depuis le début de l’année, un conflit social est en cours, c’est un très mauvais signal de couper la tête du journal alors que Pierre Ruetschi s’était toujours battu pour le titre.»

Dimension politique

La nomination d’un nouveau rédacteur en chef s’inscrit dans une période particulièrement agitée pour la TdG. Mardi, l’une des journalistes phares de la rédaction avait remis sa démission à Pierre Ruetschi. Dans une longue lettre élogieuse pour son rédacteur en chef – notamment car il a toujours protégé le journal contre les attaques politiques –, Sophie Roselli dénonce la dégradation durable du travail journalistique provoquée par les décisions de l’éditeur depuis 2013, un «mal-être» ou encore un «climat toxique».

L’affaire a pris une dimension politique lorsque cette lettre, publiée sur les réseaux sociaux par un élu socialiste, a été partagée par le maire de Genève. Sami Kanaan l’a incluse dans un post faisant la promotion de la journée de réflexion sur l’avenir de la presse qu’il organise le 14 septembre. Faut-il y voir une critique envers Tamedia? «Clairement, reconnaît le socialiste, contacté par Le Temps. Tamedia est libre de ses actes, mais il est indécent que ses dirigeants continuent à parler d’un projet alors qu’ils démantèlent clairement la presse à Genève.»

Préavis de grève pour lundi

Questionné mercredi matin par les employés sur sa stratégie pour la Tribune et 24 heures, le président de Tamedia, Pietro Supino, a écarté une fusion entre les deux titres, affirmant que les premiers résultats de la stratégie de centralisation sont «positifs». Serge Reymond, directeur de Tamedia Publications romandes, a exprimé sa volonté de renforcer le pôle genevois, mais sans nouveaux investissements, durant cette réunion à laquelle participait aussi Ariane Dayer, qui chapeaute les rédactions romandes du groupe.

Apprécié en interne pour ses compétences de journaliste et de cadre, le nouveau rédacteur en chef Frédéric Julliard demeure responsable de la rubrique locale, qu’il compte placer au centre de l’activité. Il a été autorisé à repourvoir les quatre postes actuellement vacants à la Tribune de Genève.

Les rédactions romandes de Tamedia se réunissent ce jeudi à Lausanne pour une assemblée générale prévue de longue date. Les participants devront décider de la suite à donner au mouvement social lancé cet été, un préavis de grève avait été déposé pour lundi prochain, 3 septembre.

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