Elles ont créé des merveilles de la nature, tout en étant exploitées depuis des siècles par l’activité productive des hommes. Entre rive et moulin, grotte et barrage, île et fabrique, «Le Temps» vous invite à suivre le fil de cinq cours d’eau romands, en évoquant leur passé industrieux et le défi écologique du présent.

Episodes précédents:

Trient, à 1300 m d’altitude, 178 âmes dont celle de Jean-Christophe Moret*, archéologue et guide conférencier, né tout à côté, aux Jeurs. Nous sommes venus voir le glacier où la rivière Trient prend sa source mais c’est l’église construite en 1883 qui saute aux yeux. Etrange teinte… rose. «Rose framboise comme une glace italienne», nuance Jean-Christophe Moret. Cette couleur choque beaucoup, paraît-il. Elle n’est pourtant pas si déplaisante que cela. Le guide poursuit: «En 2005, lors de travaux de rénovation de la façade, ce rose est apparu, c’était donc la couleur d’origine. Il a alors été décidé de repasser une couche dans le même ton.» Cela a fait causer, voire jaser. Le village d’ordinaire silencieux a bruit de sous-entendus et grogné. Puis on s’est habitué.

L’édifice est devenu curiosité et déplace sinon les foules, au moins quelques TMB. Entendez par là ces randonneurs qui font le Tour du Mont-Blanc (boucle de 150 km autour du célèbre massif), dont beaucoup d’Australiens et d’Américains flanqués de mulets, «animaux que ces gens semblent particulièrement apprécier», indique Jean-Christophe Moret. Ils ne viendront pas cette année, crise sanitaire oblige.

La patte d’ours

Nous filons en bout de village pour avoir pleine vue sur le glacier avec ses immenses séracs. Les névés sont à 3000 m, la langue glaciaire vient mourir entre 1700 et 1800 m. Lugubre sort réservé à ce glacier comme tant d’autres: il a reculé de 1,3 km depuis 1986 à cause du réchauffement climatique. «Quand j’étais gamin, on voyait ce que l’on appelait la patte d’ours; elle a disparu», nous dit Jean-Christophe Moret. Faire le deuil de cette image. Se raccrocher à la parole des anciens qui égrenait les souvenirs d’un paysage aujourd’hui en décomposition. Sa maman lui disait: «Jadis, en juillet et août, la poche d’eau sous le glacier appelée tine éclatait, un fleuve surgissait, le Trient gonflait et une crue glaciaire se déversait durant deux à trois jours.» Un tsunami, dirait-on en 2020. Cela n’existe plus. La montagne vomit désormais des blocs de roche, à cause du dégel du permafrost. Ils roulent jusqu’aux abords du village, échouent au pied des schwytzoises, ces jolies vaches à la robe brune.

Venons-en au Trient, cette rivière de 17 km qui se jette dans le Rhône au niveau du village de Vernayaz par de spectaculaires gorges profondes de 200 m où l’on se rendra plus tard. Prétendre suivre cette eau le long de son cours est chose peu aisée. La rivière est souvent endiguée, mais elle impressionne par endroits par ses effusions et ses bouillonnements colériques. Illustration sonore à la Tête-Noire, là où le torrent franco-suisse Eau-Noire qui descend du col des Montets rejoint le Trient.

Nous sommes au-dessous de Finhaut, sur la route de Chatelard qui mène à Chamonix. Un panneau indique: Gorges mystérieuses de Tête-Noire. Une sente abrupte mais praticable sillonne la forêt. Que de mousse, lichen et fougères. Des ruines, un village fantôme, celui du Fayet. Un faux plat, des marches puis une longue passerelle en bois d’une centaine de mètres adossée à la roche qui surplombe à pic le vide. Trois énormes blocs rocheux comme une arche naturelle. Ils étaient connus sous le nom de Pont mystérieux. Une succession de cascades jaillit sur un replat du relief rocheux, puis d’autres volées de marches permettent de descendre dans les entrailles noires et rugissantes de la Grotte aux Nymphes, que d’autres nomment Temple.

Le chaudron des sorcières

On voit et surtout on entend les deux puissantes cascades ainsi que, plus bas, le torrent où le Trient et l’Eau-Noire confluent. «C’est le chaudron des sorcières, un tourbillon», hurle Jean-Christophe Moret. Il poursuit: «Nymphe parce que l’ambiance brumeuse est mystérieuse, envoûtante.» Site d’une beauté magique. Les enfants accompagnés peuvent s’y rendre. Un jeu pour eux (et les adultes): repérer dans une niche de roche la nymphe en verre, sculpture translucide posée là il y a deux années de cela par Christophe Huguenin, maître verrier à Trient.

Le dénommé Valentin Gay-Crosier, propriétaire de l’hôtel de Tête-Noire qui aujourd’hui n’existe plus, a aménagé les lieux à la fin du XIXe siècle. Un touriste témoignait dans la Gazette de Lausanne en août 1883: «Voyez, me dit le tenancier, nous ne sommes qu’à vingt-cinq minutes de Tête-Noire, voici le bas du précipice. L’année prochaine nous ferons un chemin qui nous conduira ici, j’arrangerai cette esplanade et la transformerai en un petit parterre avec barrières, de manière à ce que les étrangers puissent sans danger et tout en fumant leur cigare, admirer les merveilles du Pont mystérieux du Gouffre de la Tête-Noire.»

Le site, très fréquenté à l’époque, était réputé dangereux. Le 18 juillet 1906, le couple Schoerring venu de Paris et le guide Lucien Balmaz ont disparu au fond de la gorge à la suite de la rupture d’une console de la galerie. Le 21 septembre 1909, l’architecte lyonnais Eugène Riboud a fait lui aussi une chute mortelle.

Relief peu commode

Outre le long et étroit passage en bois, une plateforme a été aménagée pour observer à sa guise cette cathédrale assourdissante faite d’eau, de granit et de lumière verte. Le sentier a été réaménagé en 1997 et les galeries ont été restaurées en 1998. Il reste que le public ne s’y presse pas. Le relief est, il est vrai, peu commode. La vallée a deux branches. La première débute donc au glacier, la seconde aux Montets. Ensuite, le Trient s’engouffre entre les deux versants de la montagne Arpille qu’il a totalement sciée et aboutit à Vernayaz. «Notre vallée est étroite et enclavée, de ce fait elle est peu connue et n’est même pas répertoriée sur les cartes topographiques. Il faudrait introduire l’appellation val du Trient comme il existe celle du val d’Anniviers ou du val d’Hérens», revendique Jean-Christophe Moret.

Les origines de cette césure sont aussi historiques et humaines. Vers 1260, des Haut-Valaisans appelés Teutonici, qui possédaient des vignes à Martigny, ont rejoint le haut de la vallée, vers Vallorcine, sollicités sans doute par des bénédictins pour défricher, entretenir les pâturages, ouvrir des fermes, éliminer l’ours et le loup. Jean-Pierre Gougler, auteur d’Autour de l’Eau-Noire et du Trient (2002), pense que ces colons sont des Alémanes et des Walser. Les premiers possèdent «un caractère guerrier», les seconds pratiquent «un système de pénétration et d’expansion essentiellement pacifique». Jean-Pierre Gougler écrit: «Quoi qu’il en soit, tout le monde reconnaît aux Teutonici de Vallorcine des qualités de travailleurs acharnés et robustes, adaptés aux conditions rudes de la montagne.» Ils auraient définitivement tourné le dos à l’autre versant de cette montagne.

Certes il y a scission, dissidence et peu d’harmonie. Mais pourquoi tant d’excès d’humeur, tant d’emportement dans les eaux du Trient? Porte-voix de la vallée, la rivière semble se rappeler au bon souvenir d’un temps passé qui fut parfois glorieux. La région fut l’une des premières des Alpes suisses à drainer les touristes étrangers grâce à la route des Diligences construite entre 1855 et 1861, puis le chemin de fer Martigny-Chatelard en 1906.

Tourisme haut de gamme

«L’un de mes ancêtres a dirigé l’une de ces diligences. Six personnes montaient à bord. Entre la plaine et Salvan, il y avait 47 virages serrés. La piste était peu large», raconte Jean-Christophe Moret. Elégantes et beaux messieurs allaient voir la mer de glace à Chamonix, dormaient et se restauraient à Finhaut. Une vingtaine d’hôtels-pensions furent ouverts, de haute gamme, dignes d’une capitale, pour héberger l’aristocratie européenne. Finhaut rivalisait alors avec Zermatt en termes de nuitées.

La crise des années 1930 a stoppé l’afflux de touristes nantis. Finhaut s’est mué peu à peu en petite station de montagne. Les beaux hôtels sont devenus des sanatoriums puis des centres de colonies de vacances et enfin des appartements. Les barrages de Barberine puis d’Emosson ont ensuite contribué à l’essor économique de la région grâce aux usines hydroélectriques. A partir de 2016, des visiteurs sont revenus mais… à vélo. Emosson (1930 m d’altitude) a accueilli le 20 juillet de cette année-là la 17e étape du Tour de France. Le barrage, le lac et les lacets filmés depuis l’hélicoptère ont donné aux cyclotouristes l’envie de se mettre dans la peau des coureurs de la Grande Boucle.

L’ancienne route des Diligences reste praticable depuis Vernayaz. Elle fait partie de la ViaCook, un itinéraire culturel inspiré du tout premier voyage de groupe à travers la Suisse, organisé par le fameux Thomas Cook, pionnier britannique des vacances à forfait, en 1863. A cloche-pied au-dessus du Trient lorsque celui-ci se laisse voir et toucher, un chemin pédestre de 5 km frôle Salvan. Le village vaut le détour parce qu’il est coquet et que Guglielmo Marconi y réalisa la première liaison sans fil. Il avait déposé à Salvan son appareil sur un bloc erratique appelé Pierre Bergère tandis qu’un adolescent du coin, un dénommé Bochatay, à 1,5 km de là, aux Marécottes, répondait à l’appel.

«Beautés horribles»

Bochatay, nom célèbre à Salvan. Derrière l’église, un Alexis Bochatay repose. Il est né le 27 septembre 1881, est mort le 15 avril 1912. Cette dernière date vous dit quelque chose? Le naufrage du Titanic, en effet. Le jeune homme était cuisinier à bord du paquebot. Nous parlions des Marécottes, au-dessus de Salvan, il faut y aller pour y retrouver le goût de l’eau: la célèbre piscine, longue de 70 m, y est taillée dans la roche et parmi le mélèze.

Le plus étrange pour la fin: les gorges du Trient à Vernayaz. Jean-Pierre Gougler cite dans son ouvrage l’alpiniste veveysan Emile Javelle, qui les qualifiait d’«effroyable et tortueuse fissure qui entrouvre du haut en bas un rocher de deux cents mètres, si étroite et si noire qu’elle semble l’entrée de l’enfer».

L’historienne Myriam Volorio Perriard, qui a écrit un mémoire sur la vallée du Trient, dit de son côté que ces gorges retiennent la curiosité des voyageurs avides «de beautés horribles.» Elle poursuit: «Encore faut-il que les visiteurs osent s’aventurer entre ces «murs aussi sombres que les marbres d’un tombeau [...] où le soleil ne pénètre jamais» et où le fracas de l’eau et des cailloux qui dégringolent n’encourage guère l’exploration…»

Sans doute le promeneur peut éprouver quelque effroi à l’entrée du canyon mais il doit savoir qu’elle ouvre le passage à une vallée paisible. Creusées par le torrent glaciaire, les falaises font plus de 200 m de hauteur. On chemine trente minutes le long d’une passerelle. Le parcours est didactique avec des représentations de granit formé de magma refroidi dans la croûte terrestre, du gneiss (roche transformée par la chaleur et la pression), une empreinte à trois doigts d’un Paratrisauropus mirus (moins 230 millions d’années), etc.

On découvre au bout de la traversée, tout là-haut à 183 m, le pont de Gueuroz, qui fut le plus haut d’Europe lors de sa construction en 1934. Dans le canyon, la teinte de l’eau est étrange, presque opaque. Jean-Christophe Moret dit: «C’est le lait du glacier qui donne la couleur du Rhône jusqu’au Léman.»


Flotteurs au boulot, hommes à l’eau

Jadis, le bois coupé en montagne était lancé dans le Trient, afin qu’il soit charrié par le flot tumultueux jusqu’à Vernayaz et le Rhône, dans une course effrénée et chaotique. La technique dite du flottage n’en était alors qu’à ses balbutiements lors de cette seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle s’est affinée au fil du temps et du courant. Il en allait de la survie des bûcherons de la vallée qui vendaient leurs billots à une papeterie en plaine. Le bois alimentait aussi les salines de Bex. Le flottage jouait donc un grand rôle dans la vie économique locale.

A l’approche des grandes coupes de bois d’hiver, quand la fonte des neiges gonflait les torrents, des hommes embrassaient femme et enfants, montaient au Trient et embauchaient comme flotteurs, activité qui était leur grande ressource. Encordés, ils glissaient le long de la paroi rocheuse et posaient pied dans les gorges. Leur travail: dégager le bois qui par endroits s’amassait et formait des barrages. Pour débloquer les billots, ils étaient munis de grespils, sortes de longues perches dotées en leur bout de deux pointes de fer qui servaient de harpon.

Les flotteurs se devaient d’être extrêmement vigilants car l’activité était périlleuse. Des troncs se fracassant ou se chevauchant pouvaient les précipiter à l’eau, qui le plus souvent était glacée. On déplorait chaque année des morts. Selon l’historienne Myriam Volorio Perriard, le flottage a perduré jusqu’à la construction du barrage de Barberine (1922-1925). «L’Eau-Noire, privée d’une partie de ses eaux, n’a plus permis cette industrie. Des indemnités ont été accordées pour la construction d’un chemin permettant le transport du bois», écrit-elle.

L’écrivain et naturaliste vaudois Eugène Rambert (1830-1886) en a fait une pièce de théâtre. Le cinéaste José Giovanni, qui s’était installé dans la région, l’a mise en scène en 1984 avec la troupe du Vieux Mazot de Salvan. Cette pièce a été filmée à l’époque par la RTS.


*www.passiondecouvertes.ch et alpevasion.ch