De la morgue, Christian Pidoux en avait visiblement encore alors qu'il venait d'être arrêté et s'adressait en ces termes au consul de Suisse au Brésil: «Vous avez été sympa, je dirai à mon père de ne pas vous expédier dans la forêt amazonienne.» La cavale du célèbre trio, qui s'est achevée le 18 janvier 1999 à São Paulo, a occupé jeudi l'essentiel des débats. «Je voulais suivre Christian, il était tout pour moi», explique Katia Pastori. «En aucun cas je n'aurais laissé Katia», poursuit Pascal Schumacher. Au-delà de ses airs de piètre roman à l'eau de rose, l'expédition des jeunes gens a pris la tournure d'une fuite en avant teintée de luxe et d'euphorie, mais aussi marquée par une obsession d'une autre nature: la certitude qu'il faudra un jour ou l'autre rendre des comptes.

Le 23 décembre 1998, alors que Stéphane Lagonico vient d'être libéré par la police, Christian et Katia sont à Evian. Ils ont compris qu'ils ne toucheront jamais le reste de la rançon, soit 4,5 millions de francs. Ils décident alors de «s'éloigner de Lausanne» avec 200 000 francs en poche et appellent Pascal. Après avoir écumé les boutiques à Paris et passé chez le coiffeur, le duo se rend à Nice. «Les retrouvailles se sont mal passées, assure Pascal, j'ai été stupéfait de voir tant de billets dans la chambre, alors que je croyais cette somme destinée aux Kosovars; c'était superinconcevable que Christian ait de l'argent.» Venu, dit-il, pour obtenir des explications et comprendre ce que faisait là l'élue de son cœur, Pascal aurait une fois de plus suivi le mouvement. «J'ai eu les jetons», ajoute ce jeune homme pâle, qui semble se décomposer au fil du procès. Mais il refuse d'admettre qu'il aurait tout simplement voulu fuir ses responsabilités.

En taxi de Nice à Monaco, puis à Gênes, en avion jusqu'à Rome, le trio poursuit son coûteux périple. Avant de faire le grand saut, soit embarquer pour São Paulo, «on s'est concerté, on s'est regardé et on a décidé de ne pas arrêter, la présence de ces avions était trop tentante». Dans une conversation téléphonique avec sa sœur, Katia a parlé de «soleil et de fête». C'était pour la rassurer, dit-elle aujourd'hui. Sans aller jusqu'à prétendre qu'ils se sont morfondus durant ces trois semaines brésiliennes, la jeune femme tempère: «Christian et Pascal buvaient beaucoup, dormaient toute la journée, se disputaient pour un rien. J'allais à la plage, c'était ma manière à moi de combattre le stress.» Un matin, elle décide de partir et se constitue prisonnière au consulat. En guise d'adieu, ses deux amis lui offrent une bague et une chaînette. Cette cavale, affirme Christian, a coûté la bagatelle de 130 000 francs. Il n'aurait pas dissimulé un centime de sa part de rançon et les 70 000 restants ont été découverts dans sa chambre par la police.

Au moment où Katia se rend, les inspecteurs vaudois sont déjà arrivés au Brésil. Elle refuse de dire où se trouvent ses compères mais la police est déjà sur la piste. Interpellés le soir même dans un locatif, Christian et Pascal sont laissés ensemble dans une pièce, mangent au restaurant avec les forces de l'ordre, s'assoient côte à côte dans l'avion. «Les méthodes sont bien différentes des nôtres», relève un inspecteur au procès. Les deux jeunes gens ont-ils profité de cette proximité pour mettre au point une version commune? Non, assurent-ils en cœur. «Je dis la vérité. Mon psychiatre m'a averti que c'était la seule manière de me reconstruire. Je sais que mon père est brisé à vie et que ma mère s'est éloignée car elle n'aurait pas résisté à ce procès», répète Christian Pidoux. Une vérité qui a parfois peine à s'imposer. Comme par exemple lorsqu'il affirme avoir caché les 200 000 francs derrière un arbre à Evian pour que les exécutants puissent disposer de l'ensemble de la rançon, ou lorsqu'il dit qu'avec les 4,5 millions il serait sûrement parti tout seul, mais qu'avec beaucoup moins il a finalement décidé de voyager en bonne compagnie. Les faits étant instruits, les débats reprendront lundi avec les témoins dits de moralité.