Bien qu’attendue, la réélection pour quatre ans d’Eveline Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral est un événement majeur de la vie politique suisse. Elle consacre le parcours atypique d’une politicienne qui a fait la démonstration d’une grande habileté politique et d’un exceptionnel instinct de survie. Réunir 131 suffrages alors que son parti ne compte que 10 voix dans l’Assemblée fédérale est un exploit historique.

Il y a quatre ans, la Grisonne créait la sensation en acceptant d’être la tombeuse du conseiller fédéral Christoph Blocher, alors qu’ils appartenaient les deux au même parti, l’UDC. Les circonstances étaient tout à fait exceptionnelles. A s’inventer un rôle messianique en rupture avec les mœurs helvétiques, le champion de l’UDC était devenu inacceptable, dans son rôle de conseiller fédéral, pour une majorité du parlement. L’intéressé et son parti n’ont jamais accepté ce verdict. Ils ont entretenu le déni, contestant d’ailleurs aujourd’hui la compétence du parlement d’élire les conseillers fédéraux avec une initiative populaire qui propose de confier cette tâche au peuple.

En quatre ans, Eveline Widmer-Schlumpf a habilement joué ca carte personnelle et celle du nouveau parti, le PBD, qu’elle a fondé après que l’UDC l’a exclue pour «trahison». Hyper-modeste, hyper-travailleuse et hyper-sérieuse, elle a incarné un condensé de suissitude qui rassure. Son sérieux plaît dans un pays qui excelle à couper les têtes qui dépassent, et dans un pays qui survalorise l’effort et le perfectionnisme, de préférence au génie et à la créativité. C’est aux Finances, quand elle a remplacé Hans-Rudolf Merz, que la Grisonne a achevé de convaincre par ses compétences et sa maîtrise de la matière. Elle est en phase avec ce que les Suisses attendent, traditionnellement, de leurs gouvernants: qu’ils administrent le pays, sans esbroufe mais avec efficacité.

Ces 12 derniers mois, Eveline Widmer-Schlumpf a achevé de s’allier les voix de la gauche et du centre en se ralliant à la sortie du nucléaire, en rudoyant les banques qui ont abusé du secret bancaire et en se positionnant pour un contrôle accru de la finance et des banques «trop grandes pour tomber». Ce positionnement, peut-être opportuniste, a éveillé des espoirs, surtout à gauche, qui pourraient être déçus à l’avenir. Eveline Widmer-Schlumpf pourrait, ces quatre prochaines années, confirmer qu’elle est une politicienne de droite, notoirement intransigeante sur l’austérité budgétaire et sur l’assainissement des assurances sociales.

L’ancienne membre de l’UDC est de droite, mais pas trop, elle l’est sans conviction forte ni idéologie marquée. Elle l’est surtout tout imprégnée de son enracinement grison. Dans son canton, l’UDC a toujours été un parti défenseur de l’Etat, centriste, à gauche du PDC qui est le vrai parti conservateur. Dans la partie italophone des Grisons, l’UDC a même longtemps porté l’étiquette de «parti progressiste»… Qui connaît cet enracinement comprend que la conseillère Eveline Widmer-Schlumpf n’a pas eu besoin de forcer sa nature pour prendre les engagements centristes qui lui ont assuré les soutiens solides et décisifs de la gauche et du PDC pour poursuivre sa carrière au Conseil fédéral.

L’avenir dira si le triomphe d’Eveline Widmer-Schlumpf au détriment de son ancien parti, l’UDC, changera, à terme, la nature du régime suisse dans le sens d’une concordance plus politique et moins arithmétique.