Le petit patron à la victoire modeste

«Vive la démocratie!» s’est exclamé Thomas Minder

L’entrepreneur schaffhousois ne se donne pas le temps de savourer son succès

Portrait d’un travailleur acharné au caractère bien trempé

«Je suis fier de la manière dont le peuple a soutenu notre projet, à 68%, sans se laisser tromper par la campagne à coups de millions de francs menée par economiesuisse. La démocratie, et non la défense d’intérêts particuliers, a fonctionné. Vive la démocratie!» s’est exclamé Thomas Minder, dimanche. Tiré à quatre épingles, le spray buccal de Trybol à portée de main, l’entrepreneur schaffhousois a mis du temps avant de se laisser aller à savourer sa victoire.

Tournoyant entre une dizaine de caméras de télévisions suisses et étrangères, y compris russe, installées dans la salle des métiers finement sculptée de l’hôtel Rüden, dans la vieille ville de Schaffhouse, il a attendu que soient tombés plus de la moitié des résultats cantonaux avant de se détendre. «Je n’ai pas le sourire facile, je dois me forcer», explique-t-il au Temps en constatant avec satisfaction que son projet n’a pas suscité de division entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Le Jura, avec 77,1% de oui, devance ainsi celui de Schaffhouse, qui a soutenu à 75,8% le combat de l’enfant du pays.

Comment va-t-il fêter sa victoire? «Un simple repas ce soir entre amis», lâche l’homme déjà prêt à livrer un deuxième combat: celui de la concrétisation de son texte constitutionnel. «Je demande que Simonetta Sommaruga se mette au travail dès lundi matin à 7 h 30 pour élaborer les dispositions d’application. Il faut qu’un premier projet soit présenté avant la session d’été et il est tout à fait possible d’élaborer en parallèle une ordonnance d’application du Conseil fédéral et une loi qui sera soumise le plus vite possible au parlement.»

L’aventure a commencé à moins de 3 kilomètres de l’hôtel Rüden, à Neuhausen, siège de la société Trybol sur laquelle son propriétaire, Thomas Minder, veille comme à la prunelle de ses yeux. L’un de ses principaux soucis, à chaque étape de son ascension politico-médiatique, a été de consacrer assez de temps aux affaires. Il ne fallait pas que la société familiale de produits cosmétiques, dont il incarne, à 52 ans, la troisième génération, souffre de son double engagement «contre les managers profiteurs» et en tant que conseiller aux Etats «trouble-fête» élu en 2011.

Sans cet attachement à sa petite entreprise employant une vingtaine de personnes, et la manière rigide dont il conçoit la gestion d’une société, Thomas Minder n’aurait jamais lancé l’initiative qui porte son nom. Un texte constitutionnel qui a déchaîné les passions et provoqué la vive contre-offensive d’economiesuisse.

Le parcours de Thomas Minder, devenu dans l’imagerie populaire le combat de David contre Goliath, n’aurait en effet pas pu se dérouler sans un événement qui a marqué l’histoire économique suisse: le «grounding» de Swissair en octobre 2001. La compagnie aérienne a presque entraîné dans sa faillite celle de Trybol, à cause d’un contrat d’un demi-million de francs brusquement rompu. Thomas Minder a supplié Pieter Bouw de reprendre le contrat pour ses produits cosmétiques au nom de la compagnie Swiss, avant d’apprendre que Mario Corti avait touché à l’avance un salaire de 12 millions de francs en remerciement d’avoir conduit la compagnie au dépôt de bilan.

La rage au ventre, le petit patron décide alors d’agir contre les «profiteurs». Et ceux qu’il considère comme une menace pour l’économie suisse, constituée de PME gérées selon des principes alliant prudence et sens des responsabilités.

«Cette expérience a complètement changé mon regard sur le monde des affaires et la politique fédérale», expliquera plus tard celui qui s’indigne et lance, en 2006, une initiative populaire après être devenu, par la force des choses, un expert du Code des obligations. La crise financière, et l’irresponsabilité qui l’a souvent accompagnée, donneront un fort retentissement populaire à ce texte précis et rigide «qui doit fermer toutes les portes dérobées», comme Thomas Minder aime à le rappeler.

L’initiative, peu prise au sérieux au début par les milieux économiques et les partis bourgeois, aboutit avec 115 000 signatures en février 2008, mois durant lequel Thomas Minder se fait expulser de l’assemblée générale d’UBS. Il s’était approché de Marcel Ospel en brandissant le Code des obligations, convaincu que la grande banque le foulait aux pieds.

«Je suis certainement un homme carré et intransigeant», reconnaît celui qui n’a pas hésité à reprocher à ses collègues parlementaires de se chamailler «comme au jardin d’enfants» autour de sujets futiles. Ces traits de caractère tranchent d’ailleurs avec sa tenue vestimentaire élégante et sa manière apparemment détendue de plonger son regard bleu dans celui de son interlocuteur.

Passionné d’ornithologie et antinucléaire convaincu favorable à la subvention massive des nouvelles énergies renouvelables, Thomas Minder marie des convictions écologiques avec un patriotisme exacerbé qui lui fait défendre à la fois une politique des étrangers restrictive et une protection drastique du label économique suisse.

Que fera Thomas Minder d’un succès dont il a dit qu’il ne lui monterait jamais à la tête? «Je n’ai pas l’intention de lancer une nouvelle initiative. Par contre, je réfléchis à des solutions pour résoudre un problème qui me préoccupe: le chômage des jeunes.»

«Je réfléchis à des solutions pour résoudre un problème qui me préoccupe: le chômage des jeunes»