Elle est arrivée rayonnante malgré la pluie battante, saluée par un concert de cloches puis une standing ovation. Eveline Widmer-Schlumpf a reçu un accueil triomphal au Schmiedstube, stamm du Parti bourgeois-démocratique (PBD) situé au cœur de la vieille ville de Berne. La ministre grisonne a remercié ses partisans en reprenant des propos qu’elle a répétés en boucle tout l’après-midi: son succès récompense une ministre «qui cherche des solutions communes». Avec une pointe à l’intention de l’UDC: «La concordance existe encore: c’est la volonté de travailler ensemble. Il ne faut pas toujours chercher le combat.»

Fleurs en main, Eveline Widmer-Schlumpf a remercié les membres du parti pour leur soutien ces dernières semaines, «une période qui ne fût pas facile à traverser». Dans son court discours, elle a repris le slogan du PBD à son compte: «Nous sommes venus pour rester.» Avec l’objectif de façonner l’avenir «de nos enfants et petits-enfants». Un clin d’œil à son récent statut de grand-mère. La conseillère fédérale a appelé la base du parti à continuer de l’accompagner «de manière constructive et critique», avant d’offrir le verre de l’amitié.

Une collation bienvenue pour une ministre qui a doublement réussi sa journée. Elle a été réélue au premier tour de scrutin avec 131 voix, alors que son parti ne possède que 10 représentants au sein de l’Assemblée fédérale (5,4% des voix le 23 octobre). Une performance inédite. «Ce résultat m’a surpris, je ne pensais pas que cela irait si vite», soulignait-elle, tout sourire. La ministre des Finances a également été portée à la présidence de la Confédération avec 174 voix sur 211 bulletins valables. Et ce malgré l’opposition de l’UDC qui, dans sa volonté de ne rien lui épargner, lui a opposé Ueli Maurer. Une attitude contraire à la concordance, comme plusieurs parlementaires ont pris plaisir à le rappeler durant la journée.

Après avoir salué les personnes présentes, Eveline Widmer-Schlumpf a répondu aux questions des journalistes sur fond de ballons jaunes et noirs, les couleurs du PBD. Elle se réjouit de pouvoir continuer à œuvrer au sein du Conseil fédéral. Avec un programme de centre gauche? La question lui fait perdre son sourire. «Le nouveau gouvernement n’est pas au centre gauche, comme essaie de le faire croire l’UDC. Il a un positionnement au centre droit, comme ces dernières années. Rien n’a changé, il faut arrêter avec cela.»

Eveline Widmer-Schlumpf souligne «la bonne collaboration avec le PDC», facteur clé de sa réélection. Le succès électoral ne risque-t-il pas de limiter les velléités d’alliance au centre? La ministre reste très prudente sur ce point. «Un groupe de travail planche sur les modalités de rapprochement entre nos deux partis. On a six mois pour trouver un chemin commun. Pas une fusion, il y a d’autres formes de collaboration. Je suis ouverte.»

La réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf ne devrait pas encourager les partis du centre à se précipiter. Elle marque en effet un changement de paradigme: la majorité du parlement reconnaît désormais que la concordance peut être modelée selon les circonstances. Le concept peut s’arrimer à une logique de bloc et non plus seulement au strict poids du parti. Au vu de son statut de sortante, la ministre du PBD a toutes les chances d’être réélue dans quatre ans si elle se représente.

Le président du PDC, Christophe Darbellay, est un des seuls à vouloir aller rapidement de l’avant. «Le centre est éclaté, il doit se regrouper, l’élection de Madame Widmer-Schlumpf ne change rien, martèle-t-il. L’israélisation du paysage politique est dangereuse pour le pays. On a intérêt à associer les forces du centre sur les 90% d’idées qui les rapprochent, plutôt que sur les 10% qui les divisent. A terme, on peut imaginer que les Verts libéraux et les Evangélistes et même le PLR – on peut croire aux miracles – nous rejoignent.»

La plupart des élus centristes partagent la prudence d’Eveline Widmer-Schlumpf. Ils veulent bien étudier un rapprochement, mais en veillant à ne pas heurter les sensibilités. Dans certains cantons comme les Grisons, le PDC et le PBD sont concurrents de longue date. D’où un important risque d’opposition au sein de la base, comme le rappelle Ursula Haller (PBD/BE): «Le PDC possède une forte tradition dans les cantons catholiques, nous sommes surtout implantés dans des cantons protestants. Cela ne s’efface pas comme ça. Il faudra du temps pour tracer un chemin ensemble.» D’autant, dit-elle, qu’elle sent plus de réticence au sein du PDC qu’au début du processus. «Ils se sont rendu compte qu’un rapprochement n’était pas seulement bon pour eux.»

Le président du groupe PDC, Urs Schwaller, insiste sur la nécessité «de ne pas tout mélanger» en associant la création du groupe de travail entre le PBD et le PDC et la réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf. «Cela n’a rien à voir. Notre objectif n’a jamais été de faire alliance parce que le Parti socialiste nous l’avait demandé. Nous n’avons d’ordre à recevoir de personne.» Dans la même logique, le Fribourgeois considère que la réélection de l’ancienne conseillère d’Etat des Grisons n’est pas un succès parce qu’elle est issue du PBD, mais «avant tout» de par son statut de sortante. «Nous voulions absolument sortir de cette habitude de renvoyer des ministres en exercice. Le Conseil fédéral a besoin de stabilité.»

Les réticences de part et d’autre devraient s’envoler avec le temps. C’est en tout cas la conviction d’Ursula Haller, favorable, à terme, à une grande formation du centre droit. «Dans une telle dynamique, les questions de personnes jouent un rôle important. On y arrivera quand de nouveaux venus prendront le relais.»