Ici aussi les bus sont bondés, mais le matin surtout. A chaque arrêt, des enfants entrent par grappes dans le véhicule en saluant le conducteur. A droite, le Lac de la Gruyère, à gauche, les flancs de La Berra. Arrêt à Corbières. Cette localité fribourgeoise de 900 habitants fait partie des communes qui ont approuvé l’initiative UDC contre «l’immigration de masse». Le 9 février 2014, 55,4% des votants ont dit oui. Corbières n’était pas la seule.

Si tous les cantons romands ont refusé le texte dans leur ensemble, la carte des résultats a fait apparaître des espaces d’acceptation en Suisse romande aussi: une partie du Chablais, la couronne delémontaine, le Jura bernois, le Val-de-Travers ont suivi l’UDC et sa volonté de contingenter l’arrivée d’étrangers. Tout comme la majorité du territoire situé entre Bulle et Payerne, ces terres du milieu qui hésitent entre les grands pôles bernois et lausannois.

Lire aussi: Pour la population, les «bilatérales» sont vides de sens, révèle une étude

La Berne fédérale, si éloignée

Trois ans plus tard, le syndic de Corbières Gabriel Kolly et son collègue du conseil communal (l’exécutif) Emeric Descloux nous reçoivent dans la buvette du club de football. Gabriel Kolly assume la vice-présidence de l’UDC fribourgeoise et siège au Grand conseil. Son collègue n’est membre d’aucun parti. Mais tous deux ont le même sentiment: en trois ans, les craintes exprimées le 9 février 2014 ne se sont pas dissipées. «La préoccupation économique par rapport aux places de travail est toujours là, estime Gabriel Kolly. Des gens viennent qui sont des working poors. Et on entend souvent le cas d’entreprises de construction qui emploient des Polonais à 5 francs de l’heure.»

La peur, c’est que notre localité devienne une cité-dortoir

Emeric Descloux, membre de l’exécutif de Corbières

Et le solde migratoire en baisse? Et les mesures prises depuis ce fameux 9 février – la préférence aux chômeurs indigènes approuvée par le parlement ou encore le renforcement de la lutte contre le dumping –, n’apaisent-elles pas les craintes? «Ça a été un peu discuté. Mais les gens regardent ce qui se passe à Berne avec éloignement», répond Gabriel Kolly.

A propos de la mise en œuvre de l’initiative: Et maintenant, parlons d’Europe

A Corbières, on ne croise ni frontaliers, ni travailleurs européens. La commune compte une quinzaine d’entreprises locales et gère 18 alpages. Des étrangers? Quelques-uns seulement. «Notre commune n’est sans doute pas la plus impactée par l’immigration de masse», reconnaît Gabriel Kolly. Mais ici, le souci principal est lié à la démographie et à l’aménagement du territoire. Dans cette périphérie de Bulle, ville qui a connu l’une des plus fortes croissances du pays ces dernières années (+ 9,9% de 2010 à 2013), on se demande jusqu’où une telle évolution est souhaitable. Et densifier n’est pas vu comme une solution. «La peur, c’est que notre localité devienne une cité-dortoir», lance Emeric Descloux.

Lui comme son collègue ne peuvent s’empêcher d’ailleurs de comparer la «rigidité» dont la Confédération fait preuve pour appliquer la Loi sur l’aménagement du territoire (LAT) à la «souplesse» du frein à l’immigration. «Comment accepter que des milliers de gens viennent si on ne peut plus dézoner?» s’interroge Emeric Descloux.

On fait une votation et le parlement la vide un peu. Alors on ira toujours plus loin pour avoir au moins la certitude que Berne fasse un minimum

Emeric Descloux

La confiance envers les institutions et la parole politique semble se détériorer. «On fait une votation et le parlement la vide un peu. Alors on ira toujours plus loin pour avoir au moins la certitude que Berne fasse un minimum», prévient Emeric Descloux. Son collègue Gabriel Kolly acquiesce. Pour autant, il n’est pas prêt à soutenir une résiliation de l’accord sur la libre circulation des personnes, comme l’envisage l’UDC. «Je viens d’un parti qui prône l’abrogation de cet accord, mais à mon avis, ce n’est pas possible. Nous sommes quand même dépendants des autres accords bilatéraux», estime-t-il.

A Bulle, un développement jugé «positif»

Départ de Corbières. Quelques minutes suffisent pour passer des pâturages aux centres commerciaux et aux nouveaux quartiers de Bulle. La ville gruérienne symbolise à elle seule le boom démographique du pays, très thématisé lors du vote du 9 février. Au café, on regrette parfois de ne plus connaître tous les consommateurs. «Je les prends pour des touristes», plaisante la patronne. Le développement de la cité est un thème de discussions quotidien. «Dès qu’il y a un mètre de terrain, ils mettent une maison dessus», regrette la sommelière.

Mais dans les urnes, le développement économique et ses conséquences, restent plutôt soutenus par les Bullois. Le 9 février 2014, ils avaient dit non à l’initiative UDC à 52,7%. «Le développement est plutôt positif de manière générale. Tant que l’on peut offrir des places de travail et des appartements», fait remarquer un commerçant.

Ce reportage à l’époque d'«Ecopop»: Bulle, le vertige de la grandeur

Direction Payerne, via la Glâne. En ce début d’après-midi, on croise davantage de félins que de passants. A Billens, ils envahissent la route forçant le conducteur du bus à planter sur les freins: «Nom de chien, un troupeau de chats!» Rires des passagers. La quiétude des villages qui se succèdent jusqu’à la ville de Payerne est néanmoins trompeuse. La population semble toujours aussi divisée par la question posée le 9 février. «Les deux camps se sont même cristallisés, observe un Payernois. Beaucoup de gens ont l’impression que ce qui a été fait sur le plan fédéral ne suffit pas ou que ce n’était pas ce qu’il fallait faire. Beaucoup disent que la volonté de régler les choses manque.»

Lui-même le regrette: «Dans cette situation très complexe, il faudrait prendre le temps de s’asseoir et de réfléchir. Mais tout le monde court et prend tout ce qui vient pour vrai. Les faits ne sont pas entendus, les slogans oui.»

Un vote multifacettes

La syndique Christelle Luisier, PLR, fait remarquer que les indicateurs économiques de Payerne sont stables. Mieux: la progression de l’emploi est plus rapide dans la cité broyarde que la progression démographique. Dans cette commune à forte composante étrangère, les autorités n’ont d’ailleurs pas attendu le 9 février 2014 pour favoriser l’intégration.

«Mais ce vote a agi comme une piqûre de rappel, explique Christelle Luisier. Nous veillons à ce que la loi soit respectée par tout le monde: il ne doit pas y avoir de discrimination dans un sens ou dans l’autre. Nous nous efforçons aussi à favoriser l’intégration par la rencontre. L’autre axe fort de la commune est d’assurer un cadre de vie sûr et agréable à Payerne.»

Pour gagner un futur vote sur les relations Suisse-Europe dans la Broye, il s’agira en effet de répondre aux craintes liées à la migration, mais pas uniquement. «Les points de mécontentement que je sens sont liés à l’insécurité, à l’absence d’espaces verts, au littering [abandon de déchets sur la voie publique, ndlr], etc. Il ne faut pas négliger les aspects liés à l’immigration. Mais ce n’est qu’un facteur. Beaucoup d’autres entrent en ligne de compte», est persuadée la syndique.


Voter de nouveau, mais sur quoi?

Dans la relation Suisse-UE, c’est en quelque sorte la mi-temps. L’initiative contre «l’immigration de masse» demandait une mise en œuvre dans les trois ans à compter du vote. Le parlement fédéral estime avoir fait le travail en élaborant une loi qui privilégie l’accès à l’emploi des chômeurs inscrits aux offices de placement suisses. Mais un nouveau vote semble programmé. Sur quel objet? Différentes options sont possibles impliquant des calendriers différents.

1. La loi d’application dans les urnes

Le scrutin pourrait porter sur la loi d’application de l’initiative «contre l’immigration de masse». Une coalition hétéroclite a lancé un référendum. Le délai court jusqu’au 7 avril. En cas de succès du référendum, la votation pourrait se tenir cette année encore.

2. L’initiative RASA

Deuxième option, le vote pourrait porter sur l’initiative populaire RASA, qui demande d’abroger de la Constitution les dispositions qui y sont entrées le 9 février 2014. Le Conseil fédéral a mis en consultation deux variantes de contre-projet. Mais l’initiative peut encore être retirée et les contre-projets écartés.

3. Une initiative contre la libre circulation

Troisième option, l’Association pour une Suisse indépendante et neutre et l’UDC ont annoncé leur intention de lancer une initiative populaire portant sur la résiliation de l’Accord de libre circulation des personnes. Un vote pourrait intervenir en 2019-2020 et marquer la campagne des élections fédérales. L’UDC devrait préciser ses intentions et définira sa future politique migratoire en juin lors d’un congrès.

4. L’accord institutionnel

Enfin, l’Union européenne et le Conseil fédéral continuent d’avancer sur la négociation d’un accord institutionnel, un nouveau cadre dans lequel inscrire la relation Suisse-UE. Ce pourrait être l’objet de la future votation dans les trois à quatre ans.