L’Arc jurassien. Pays fragmenté et mal considéré de 2200 km2 (5% du territoire suisse), 166 communes, 292 000 habitants, deux cantons (Neuchâtel et Jura) et une région minoritaire dans un troisième (Jura bernois), s’étirant du Val-de-Travers à l’Ajoie, des lacs de Bienne et Neuchâtel à la France avec laquelle il partage 308 kilomètres de frontière. Un espace morcelé, accidenté, mal interconnecté, où s’entremêlent urbanité et ruralité, plaine et montagne, microtechniques et services. On s’y jalouse d’un clocher à l’autre, on se connaît mal, on se parle peu.

Pourtant, tout unit l’Arc jurassien. Son statut périphérique, son tissu socio-économique articulé sur l’horlogerie et les microtechniques, son ouverture politique, la langue, les faibles moyens financiers, un indispensable besoin de réformes structurelles et la nécessité de se positionner dans une Suisse qui se métropolise.

Alors, à intervalles dont l’oscillation se resserre, d’aucuns appellent à la fédération interne. Le séparatiste jurassien Roland Béguelin l’a fait en 1966. L’ancien maire de La Neuveville, Jacques Hirt, en 1989. L’institut économique bâlois BAK, en juin 2007. L’ancien conseiller aux Etats Pierre Bonhôte, en novembre 2008.

A la veille du dépôt d’un rapport de l’Assemblée interjurassienne qui devrait mettre en lumière la communauté de destin et d’intérêts des Juras, l’homme fort du canton de Neuchâtel, Jean Studer, reprend le postulat à son compte (LT du 17.04.2009). Un signal fort. Doublé d’une clause d’urgence: la crise mettra à mal les trésoreries cantonales. Alors, «elle peut avoir un effet d’accélérateur», relève le géographe Ola Söderström.

«Il y a aussi urgence stratégique, ajoute le conseiller communal de La Chaux-de-Fonds, Laurent Kurth. La Suisse s’organise avec et autour de ses métropoles. L’Arc jurassien, qui n’existe pas tant qu’il ne s’organise pas, a le choix d’être une mosaïque de périphéries ou un espace structuré, ayant accès à trois métropoles – c’est une chance: l’Arc lémanique, Berne et Bâle. L’Arc jurassien a les atouts pour être autre chose qu’une somme de périphéries.»

«Pour qu’une réunion de territoires ait du sens, il faut une réalité socio-économique, des intérêts communs. On ne peut pas seulement viser des économies budgétaires, nuance Brigitte Bachelard, énarque établie à Berne et directrice de la Haute Ecole Arc à Neuchâtel. L’Arc jurassien dispose de l’homogénéité pour être un espace cohérent. A condition qu’il en ait la conscience.»

De l’idée à sa concrétisation, quel processus? «L’expérience Vaud-Genève montre qu’il ne faut pas commencer par consulter la population. Mais démontrer, au quotidien, que l’Arc jurassien constitue un espace de vie», explique Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse, né à Saint-Imier, originaire des Ponts-de-Martel et observateur, de Genève où il vit, de «sa» région natale.

Tout le monde s’accorde sur la nécessité de démarrer par les projets communs. Ils existent déjà: la HES est gérée par les cantons de Neuchâtel, du Jura et de Berne. Tout comme la HEP. Les coopérations bilatérales Jura – Jura bernois, ou Jura – Neuchâtel, se multiplient, dans l’agriculture, la formation, le tourisme, les services administratifs, bientôt la police. Ne pourrait-on pas se satisfaire de collaborations? Xavier Comtesse prône un outil, le concordat.

«L’addition des collaborations, nécessaires au départ, mène à l’asphyxie, rétorque Laurent Kurth. Parce qu’elle multiplie les lieux de décisions. Elle sectorise l’action politique, sans équilibre, coordination et vision globale.»

Pour autant que Neuchâtel, Jura et Jura bernois optent pour un destin commun, comment s’organiser à l’interne? «On connaît la structure métropolitaine en étoile, avec un centre fort, note Xavier Comtesse. Une autre vision s’appliquerait à l’Arc jurassien, le polycentrisme.» «En s’appuyant sur le réseau des villes de l’Arc jurassien», renchérit Laurent Kurth. Et en réduisant à une douzaine le nombre de communes. «En misant sur la complémentarité, sans perdant, reprend Xavier Comtesse. Je donne une école, je reçois un hôpital. Avec une exigence de mobilité, physique et intellectuelle.»

En quoi la réunion de cantons peut-elle profiter à la population? «J’y vois trois avantages, reprend l’analyste d’Avenir Suisse: la baisse des coûts administratifs induisant des réductions fiscales; une masse critique source d’attractivité; le gain en notoriété et en efficience ramenant des centres de commande, alors qu’aujourd’hui, l’Arc jurassien doit se contenter d’être un atelier industriel.»

Xavier Comtesse préconise la réalisation de projets emblématiques et structurants. Dans le tourisme, l’innovation technologique. «L’Arc jurassien, dont l’actuelle mauvaise réputation est certes injustifiée mais effective, serait alors perçu comme une région audacieuse, de loisirs intelligents et durables, de créativité et de rencontres. A imaginer en partenariat public-privé.»

Uni, l’Arc jurassien gagnerait en poids politique et en visibilité. «C’est évident, mais méfions-nous des poncifs, avertit Brigitte Bachelard. Etre plus grand ne signifie pas forcément être plus fort. Evitons aussi de construire un nouvel ensemble sur des appréciations dévalorisantes. Attention à l’illusion de croire qu’il suffit d’élargir le cordon de la frontière cantonale pour éliminer les tensions internes.»

A quand, alors, un canton de l’Arc jurassien? «Pas avant dix ans», affirme Laurent Kurth. L’appréciation est générale. Il aura fallu faire la démonstration de la communauté d’intérêts au travers des coopérations. «Et même s’y essouffler, pour alors passer l’épaule», prédit l’élu chaux-de-fonnier.