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Des femmes défilent dans les rues de Zurich durant l’hiver 1971, la veille de la votation populaire qui donnera le droit de vote aux femmes à l’échelle fédérale. La scène est tirée du film «L’Ordre divin» («Die Göttliche Ordnung») de Petra Volpe,…
© Pascal Mora

8 mars

Trois générations de féministes à l'heure de #MeToo

Trois Romandes engagées racontent leur parcours militant et partagent leur point de vue sur l'avancée du féminisme à l'heure de #MeToo

L’an dernier, en prévision de la Journée internationale des droits des femmes, Le Temps a confié à «une cinquantaine de femmes remarquables» la rédaction de l’édition du 6 mars. Une opération roborative qui a montré le talent et la diversité de ces interlocutrices. Mars 2017, souvenez-vous, c’était le moment de la déprime et du backlash, ce retour en arrière en matière d’égalité entre les hommes et les femmes constaté tout au long de l’année 2016, avec, notamment, l’élection de Donald Trump, misogyne décomplexé, les propos de l’UDC sur le viol et les sinistres manifestations autour du mariage pour tous…

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Mars 2018 chante une autre chanson. A cause de l’affaire Harvey Weinstein et de la déferlante de témoignages de harcèlement qui ont suivi sous les hashtags #MeToo et #Balancetonporc, jamais, depuis longtemps, le féminisme n’a été aussi populaire. Mais de quel féminisme parle-t-on? Car les démarches diffèrent selon l’âge et les priorités de ses représentant(e)s. D’où l’idée d’interviewer trois militantes aux horizons différents. Simone Chapuis-Bischof, la doyenne, s’est battue depuis les années 60 pour changer les lois. Caroline Dayer, universitaire, observe comment le sexisme érigé en système crée de la violence. Et Eléonore Varone, historienne de l’art, utilise la création collective pour lutter contre les discriminations.

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Simone Chapuis-Bischof, la lutte éternelle

Elle lutte depuis près de soixante ans. Simone Chapuis-Bischof, 86 ans et pas l’ombre d’un fléchissement, a commencé son combat féministe lorsqu’elle a réalisé que sa première paie d’enseignante était inférieure de 30% à celle de son collègue masculin. «C’était en 1959. J’ai reçu 700 francs, lui 1000 francs, alors que nous faisions strictement le même travail. J’ai vu rouge et j’ai rejoint entre autres l’Association vaudoise pour les droits des femmes (ADF), qui s’appelait encore l’Association pour le suffrage féminin à cette époque.»

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C’est qu’en 1959, aucune femme suisse ne pouvait voter. Simone Chapuis-Bischof, Bâloise d’origine installée à Lausanne et récompensée par le canton de Vaud en 2015, a également embrassé cette cause avec ardeur. Et une fierté au compteur: «Grâce à l’esprit tactique d’Antoinette Quinche, grande féministe qui était mon modèle, les citoyennes vaudoises ont été les premières à obtenir le droit de vote cantonal.» Cette avocate a en effet eu l’idée ingénieuse de coupler un scrutin cantonal à la votation fédérale pour le droit de vote féminin qui se déroulait le 1er février 1959. Comme les Vaudois ont dit deux fois oui, les Vaudoises ont obtenu le suffrage cantonal, à défaut de son équivalent fédéral, qui, on s’en souvient, n’a passé qu’en 1971.

Avant, on changeait les lois

«Ce qui était très différent alors en matière d’équité des salaires, de droit de vote, de décriminalisation de l’avortement ou encore d’assurance maternité, c’est qu’on luttait pour modifier les lois. Maintenant que les lois sont acquises, on se bat pour les faire appliquer. C’est une mobilisation plus diffuse et plus compliquée à mener.»

Maintenant que les lois sont acquises, on se bat pour les faire appliquer. C’est une mobilisation plus diffuse et plus compliquée à mener

Simone Chapuis-Bischof

Comment les militantes se mobilisaient-elles alors? «On s’appuyait sur la Constitution, qui disait que tous les citoyens suisses étaient égaux, et on menait des actions. Des manifestations à Lausanne et à Berne, des lettres aux politiciens, des débats, etc. Je revois mon fils qui dévalait les pentes à trottinette avec, sur son dos, des slogans en faveur du suffrage féminin!» Le combat battait le pavé, car il s’agissait de lui donner une visibilité. «Savez-vous que seules trois rues de Lausanne portent le nom d’une femme? C’est fou, non? Avec l’ADF, en 1991, lors de la grève des femmes, nous avons mené une opération durant laquelle nous avons recouvert les plaques existantes de noms de femmes illustres. Mon mari, qui était l’arrière-petit-fils de Charles Secrétan, un preux défenseur du suffrage féminin au XIXe siècle, m’a toujours soutenue et souvent accompagnée.» 

Eclatement de la mobilisation

On le voit, Simone a du tempérament… Aujourd’hui, elle s’exaspère légitimement face à la frilosité des élus nationaux concernant l’égalité des salaires. Et elle s’étonne de l’éparpillement des forces féministes. «Je me souviens du 8 mars 1996, où syndicats et mouvements féministes vaudois s’étaient retrouvés sur la place de la Palud pour clamer «les raisons de la colère». Une cinquantaine d’associations s’étaient réunies et chacune donnait son motif de contestation. C’était très fort. Cette année, il y a douze manifestations différentes dans le canton, sans compter des délégations qui partent à Berne pour remettre à Simonetta Sommaruga les signatures obtenues par les militantes suisses de la Marche mondiale des femmes, qui vise à soutenir les femmes et les enfants demandeurs d’asile. On fait moins front commun.»

Il y a bien deux, trois excités qui veulent nous renvoyer aux fourneaux, mais la tendance va se poursuivre vers plus d’égalité

Simone Chapuis-Bischof

Que pense d’ailleurs Simone Chapuis-Bischof des nouveaux féminismes romands, elle qui, dans la Maison de la Femme, à Lausanne, assure des permanences à la bibliothèque Rosa Canina et documente la cause? «J’observe qu’ils sont plus ciblés et plus éphémères. Mais j’aime bien aussi certains mouvements coup-de-poing.»

#Balancetonporc, trop délateur

En revanche, la militante apprécie peu le hashtag #Balancetonporc. «Je ne cautionne pas cet intitulé vulgaire et surtout son côté délateur. C’est peut-être faux, mais il me semble que #MeToo remplit mieux son rôle de libérateur de la parole, sans forcément pointer de coupables…»

On doit laisser Simone Chapuis-Bischof, car, à 86 ans, elle court assister à une conférence sur le tabou des règles. Juste un mot encore. Est-elle optimiste concernant l’avenir du féminisme ou craint-elle un retour de balancier lié à la régression économique? «Non, il y a bien deux, trois excités qui veulent nous renvoyer aux fourneaux, mais la tendance va se poursuivre vers plus d’égalité. Quand je vois tous ces pères qui poussent des poussettes dans la rue et langent leur bébé, j’ai une pensée pour mon mari, qui, dans les années 60, figurait parmi les rares à pouponner!»

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Caroline Dayer, la pensée à l’action

Des trois militantes, Caroline Dayer, 39 ans, est clairement la plus universitaire. Dotée d’un doctorat de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation effectué à l’Université de Genève et d’un diplôme en sciences sociales obtenu à l’Université de Paris 8, la chercheuse et enseignante née à Hérémence s’est spécialisée en études genre. Après avoir enseigné treize ans à l’Université de Genève, elle est, pour ce même canton, experte en prévention des violences et des discriminations. Ses nombreuses publications témoignent de son obstination à pointer les points noirs de notre société et à imaginer des méthodes, formations, visions pour les résorber. Son mantra? «Seuls les poissons morts suivent le courant.»

Pour Caroline Dayer, ce 8 mars a un écho particulier: «Chaque 8 mars résonne avec les points d’actualité du moment. Celui de 2017 a été marqué par l’élection de Donald Trump et la résistance à ses positions machistes. Ce qui est saillant, cette année, c’est le passage de voix individuelles à une indignation collective concernant le harcèlement sexuel», observe la chercheuse. A ce titre, elle souligne que les hashtags #MeToo et #MoiAussi «permettent de montrer la dimension structurelle des violences, le fait qu’il ne s’agit pas de cas isolés. Surtout, ils ne relèvent absolument pas d’une démarche victimaire, mais insufflent un pouvoir de transformation en remettant le consentement au centre de l’équation.»

Education égalitaire

Si la jeune Valaisanne est venue au féminisme, c’est par refus de l’injustice et sur la base de sa propre enfance, durant laquelle son frère et elle ont été éduqués de manière égalitaire. Arrivée à Genève en 1998, la chercheuse n’en est jamais repartie et a participé à plusieurs mouvements culturels ou associatifs qui ont, chaque fois, contribué à affiner sa pensée et à renforcer sa motivation.

De manière générale, les inégalités entre femmes et hommes s’amplifient

Caroline Dayer

Quelle est sa posture de chercheuse et de formatrice? «Tout l’enjeu de mon travail consiste à montrer que le sexisme en tant que système constitue le socle de différents types de violence. Il reproduit des hiérarchisations et s’imbrique avec d’autres types de discriminations telles que le racisme, l’homophobie, la transphobie, etc. Mon approche articule la prévention et le traitement des violences avec l’avancée de l’égalité dans les faits.»

Condition féminine malmenée

Les temps ne sont pas à la fête côté condition féminine, note l’universitaire. «Le dernier rapport de l’ONU de février 2018 souligne le caractère omniprésent et généralisé des discriminations à l’encontre des filles et des femmes. De manière générale, les inégalités entre femmes et hommes s’amplifient, que ce soit concernant la précarité et les opportunités économiques, la santé et l’éducation, le contexte professionnel et la représentation politique. Les sujets de l’inégalité salariale et de l’absence de congé parental en sont des exemples emblématiques en Suisse.»

Vu ce constat peu reluisant, la chercheuse romande salue les associations féministes qui continuent d’œuvrer pour plus d’égalité et qui montrent qu’il ne s’agit pas «uniquement de dossiers politiques, mais de vies concrètes».

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Eléonore Varone, la puissance de l’indépendance 

Elle fait partie des Indociles, mais Eléonore Varone, 30 ans, a la voix douce et l’accès facile. Les Indociles? C’est une association romande composée de jeunes militantes qui, depuis 2014, puisent dans l’art pour irriguer leur combat féministe. A leur actif, un faux téléjournal, des vidéos critiquant l’action d’un conseiller d’Etat, un poème dada pour Le Temps et, ces derniers mois, une conférence-performance qui tourne en Suisse romande et interroge le corps dans l’espace public, en dénonçant notamment le caractère sexiste des affiches publicitaires. «Nous voulons sortir des salons. Aller dans les classes, les théâtres, les festivals avec des formes qui mêlent art et débat», explique la collaboratrice scientifique au Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains. Avant de préciser que, contrairement aux féminismes historiques, l'association Les Indociles ne dispense pas une seule ligne commune, mais propose plusieurs voix individuelles.

Ce 8 mars est-il pour Eléonore Varone comme les 8 mars précédents, ceux d’avant l’affaire Weinstein et de la libération de la parole des femmes? «C’est sûr que le changement des derniers mois n’est pas anodin. Je sens que mes ami(e)s sont plus concerné(e)s maintenant. Cet effet de mode dont bénéficie le féminisme me fait d’ailleurs un peu peur. Il faudra bien veiller à ce que cet engouement ne soit pas éphémère», observe la Lausannoise d’adoption. Idem pour Balancetonporc, le site ouvert aux victimes de harcèlement sexuel: «Je trouve très important qu’il existe une plateforme pour que chacun(e) puisse déposer des témoignages qui n’étaient pas révélés avant, mais il faudra que ces témoignages soient suivis d’un combat juridique, sinon je crains que l’effet ne s’efface.»

Ses deux grands-mères pour guides

Eléonore est devenue féministe en écoutant ses grands-mères, toutes deux coiffeuses, qui ont vécu dans l’ombre de leur époux. «En parlant avec elles, adolescente, j’ai réalisé qu’elles avaient beaucoup à dire, mais qu’elles étaient toujours restées discrètes, en retrait. J’ai trouvé ça très injuste, ce couvercle mis sur leur tête, ainsi que leur dépendance financière, et me suis toujours juré de défendre l’autonomie financière ainsi que la mise en avant des femmes les plus ostracisées.»

Cet effet de mode dont bénéficie le féminisme me fait un peu peur. Il faudra bien veiller à ce que cet engouement ne soit pas éphémère

Eléonore Varone

Dans sa vie quotidienne, la jeune femme «ne laisse rien passer». «Quitte à être pénible, je reprends les gens autour de moi qui font des blagues sexistes, utilisent des termes infantilisants, comme Mademoiselle, ma petite, etc. Je milite aussi pour que mes amis masculins prennent à leur compte la charge mentale dévolue aux femmes et lavent le sol à quatre pattes, s’il faut vraiment frotter. En cela, ils donneront l’exemple à leurs enfants. Trop souvent, le féminisme est une déclaration d’intention qui ne prend pas effet dans la réalité.»

Ne pas oublier la marge

L’historienne de l’art est optimiste pour l’avenir. Des lignes ont bougé qui ne reviendront jamais au stade antérieur, dit-elle. «Mais, dans ce combat, il ne faut pas oublier les femmes des marges, les migrantes, travailleuses au noir, musulmanes, etc., qui sont moins protégées que nous. Je souhaite que les marges se déplacent vers le centre.» A ce propos, quelle est sa position concernant le port du voile? «Je sais que la question est délicate, car des militantes arabes laïques aimeraient qu’on soutienne leur lutte pour l’abolition, mais je pense que c’est aux femmes musulmanes de créer le débat. Porter le voile doit être traité comme une question de liberté individuelle.» 

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Pour aller plus loin

Fondé en juin 2014, le site ActuElles.ch récolte et diffuse toute l’actualité féministe en Suisse romande. Depuis sa création, plus de 3330 articles ont été annoncés par une newsletter gratuite et distribués sur Facebook. L’objectif de ce site produit par la Fondation Emilie Gourd est d’offrir une «revue de presse» stimulante et de mieux faire connaître, avec l’Agenda, des occasions de rencontre et d’action. Le site ActuElles.ch ne défend pas de point de vue propre.

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