lucerne

Trois minutes d’horreur dans une cafétéria

Un employé de Kronospan tire sur des collègues à l’heure de la pause. Bilan: trois morts, dont le tueur, et sept blessés

Ce mercredi, en fin de journée, quelques lames de bois sont encore chargées sur un camion; dans une grisaille pesante. Un ouvrier, très seul, observe la foule de journalistes et de photographes qui ont afflué de l’autre côté de la route. L’immense entreprise de bois aggloméré Kronospan, sise à Menznau, entre Lucerne et Berne, tourne au ralenti depuis le matin. Depuis le terrible drame qui l’a secouée.

La tragédie a eu lieu en face. Il était neuf heures; l’heure de la pause dans cette usine impressionnante, active 24 heures sur 24, dotée de plus de 400 collaborateurs. Soudain, un employé de 42 ans, apparemment armé d’un pistolet, ouvre le feu sur des collaborateurs. L’action dure entre deux et trois minutes; elle se joue en trois lieux distincts de quelques dizaines de mètres: un atelier, la cafétéria, et le corridor qui les relie. «Il a visé ses victimes», précisera le chef de la police criminelle lucernoise, Daniel Bussmann. Trois personnes meurent sur le coup, toutes de nationalité suisse. Sept sont hospitalisées – dont six pour des lésions graves – grâce aux hélicoptères et ambulances envoyés sur place. Un témoin a alerté les secours. Le tireur fou est l’un des défunts.

En début d’après-midi, devant la foule de médias, Mauro Capozzo, directeur de Kronoswiss, ne parvient pas à retenir ses larmes. «C’est horrible. C’est horrible.» Le tireur, qu’il connaissait, n’avait jamais posé de problème majeur durant ses 12 ans d’activité. Il le qualifie de calme et de «bien intégré à l’équipe».

Les informations distillées de manière officielle restent succinctes. Rien ou presque n’est communiqué sur l’identité des victimes, du tueur, ni sur la manière dont ce dernier est mort. Suicide? Lettre explicative? «Nous ignorons, pour l’heure, les motivations du tueur», déclare le chef de la police. Sans écarter une altercation durant les faits. L’arme semble être un pistolet mais, là encore, on n’en dit pas plus, enquête oblige.

Depuis les faits, les témoins, installés en un lieu tenu secret, sont soutenus par des psychologues. Une hotline a été mise à disposition pour les proches des collaborateurs. «Nous sommes tous en état de choc», commente Urs Fluder, membre de la direction.

Or, au fil des heures, des précisions filtrent par médias interposés. Selon le témoignage d’un collaborateur récolté par la Neue Luzerner Zeitung, le tueur présumé serait un ancien kickboxeur, conducteur de machines au sein de l’entreprise. Il aurait été confronté, depuis quelque temps, à des problèmes psychiques. Il devenait difficile d’échanger des propos avec lui, estime cet employé. Le quotidien lucernois avance également que l’une des victimes abattues serait un jeune lutteur de 26 ans, Benno Studer, vainqueur en 2011 de la Fête de lutte de Suisse centrale. Ni la police, ni l’entreprise, n’a confirmé ces informations.

Dans le village de Menznau, l’arrivée massive de journalistes rend certains commentaires elliptiques. Pourtant, ici, les liens sont étroits. Kronospan, la plus grande entreprise de bois aggloméré en Suisse, est l’un des employeurs majeurs de cette commune de 3000 habitants. «Beaucoup se connaissent; la stupéfaction est d’autant plus grande», confie Werner, habitant du village voisin, rencontré dans le tea-room du centre. Il ne sait rien sur le tueur présumé. «Cela va hanter les esprits très longtemps. Avec toujours la même question: pourquoi?»

En mains autrichiennes (Krono Holding), Kronospan a réalisé, en 2010, un chiffre d’affaires de 300 millions de francs, selon l’ATS. Or, la presse locale annonçait récemment qu’elle avait dû réduire sa production, en raison des intempéries de l’automne dernier. Mais aucun licenciement n’a été annoncé, selon la direction. La dernière restructuration date d’il y a deux ans. Elle est notamment due à la force de l’euro, ajoute le directeur Mauro Capozzo. Avant de conclure: «Là, je ne veux plus rien dire; nous devons trouver du temps pour nous.»

Désormais, il appartient notamment à la police criminelle d’apporter des explications. Moins de deux mois après la fusillade de Daillon (VS), cette tragédie provoque un nouveau choc bien au-delà des frontières nationales. A l’heure où les informations sur les circonstances restent encore parcellaires, les discussions autour du port d’armes sont d’ores et déjà ravivées.

Dans son message de condoléances, la ministre de la Justice, Simonetta Sommaruga, a souligné que ces évènements rendaient «plus nécessaire encore une amélioration de la loi sur les armes», notamment en ce qui concerne la traçabilité. Elle a rappelé que les cantons se sont engagés à mettre sur pied une plateforme d’échange d’informations sur les possesseurs d’armes. Aujourd’hui, plusieurs centaines de milliers d’armes non enregistrées circulent en Suisse.

Ce jeudi, une cérémonie religieuse sera célébrée à Willisau, localité voisine, en hommage aux victimes et à leurs proches. L’usine, quant à elle, bloquera sa production durant deux jours.

«Cela va hanter les esprits très longtemps. Avec toujours la même question: pourquoi?»

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