Trois mois et trois semaines. C'est le temps qu'il aura fallu pour publier le premier livre consacré à la vie et la mort du banquier Stern. Cette précipitation explique sans doute les multiples erreurs qui s'accumulent au fil de ces 251 pages. Il y a les noms de magistrats et de rues mal orthographiés. Les lois mal lues qui font dire à l'auteur que le crime passionnel est puni par un maximum de 5 ans – ce qui conforterait la thèse d'un crime commandité où la maîtresse toucherait sa part après une sortie rapide – alors que c'est bien le double que prévoit le code pénal suisse.

Imprécisions et clichés

L'analyse rapide aussi qui présente le choix du juge Michel-Alexandre Graber, un radical, qui a hérité du dossier du fait d'un tournus de permanence, comme celui d'un suppôt du capital bien incapable de susciter le moindre tracas au sein de la haute finance et soucieux de plomber l'enquête pour protéger la place bancaire. Il y a enfin la reprise d'informations erronées, telles que les appels frénétiques de Nicolas Sarkozy déjà démentis par le procureur général Daniel Zappelli. Ou encore l'existence de ce poste de police ouvert 24 heures sur 24 au bas de l'immeuble d'Edouard Stern alors que les portes ferment à 18 h 00 dans tous les postes de la ville sauf celui de Cornavin.

Il y a d'autres passages qui relèvent moins de l'imprécision que d'une caricature ô combien tenace de la Suisse. Extrait: «Appeler la police pour un papier gras jeté en dehors d'une corbeille, pour tout et pour rien, est une pratique généralisée à Genève comme ailleurs en Suisse, un pays où les fonctionnaires en uniforme, y compris les facteurs, sont susceptibles de vous faire signe pour vous arrêter et vous faire la morale, en cas d'excès de vitesse…». Ou encore: «Le juge de paix de Vevey, siège de la multinationale Nestlé, est plus Suisse que nature. On ne sait s'il est dur avec les pauvres, mais il est à coup sûr tendre devant les riches. Et même complaisant», écrit l'auteur en évoquant le blocage du million sur la base d'un prétexte fallacieux. Sans préciser qu'à ce stade, une saisie conservatoire ne nécessite pas des mesures d'enquête et qu'aucune décision n'avait encore été prise sur le fond.

Une veine romanesque

Au-delà des coquilles et des clichés, on se prend à apprécier certains passages que le style et le contexte rapprochent plus de l'évocation romanesque que du journalisme d'investigation et où l'exigence de vérité se dilue dans la complexité des personnages. En parlant d'Edouard Stern pour qui la roue du succès vient de tourner: «Peut-être repense-t-il à ce moment-là à l'hôtel particulier de la rue Barbey-de-Jouy, lorsqu'il était seul avec la nurse Lili. A sa mère qui ne l'écoutait pas et qui le mettait au pain sec et à l'eau. A son père qui ne l'aimait pas et l'obligeait à passer par l'escalier de service.

Peut-être l'expulsion de Lazard lui rappelle-t-elle aussi ces écoles privées qui ne voulaient jamais le reprendre, d'une année sur l'autre, en dépit de son niveau scolaire convenable, en raison de son caractère impossible? De tous ces tourments, il ne se confiera alors qu'à Pierre Angel, son psychanalyste. Car le marathonien au culot d'enfer se sait fragile. Il suit, depuis longtemps, une analyse».

Radin légendaire, chasseur compulsif, «cobra» avec ses concurrents, tendre avec ses enfants, Edouard Stern fascine visiblement ce biographe. Ce dernier se montre beaucoup plus dur envers Cécile B. qui «ressemble à ces blondes Tropéziennes, trop bronzées, un peu défraîchies, qui cachent leurs angoisses et la vacuité de leur vie en séduisant les hommes avec l'alibi d'une activité d'artiste ou de décoratrice». Celles qu'Edouard Stern appelait lui-même «les connasses du chevalet.»

Restait à expliquer pourquoi entre les deux, c'est tout de suite «le tourbillon», une relation infantile et fleur bleue alliée à des pratiques d'adultes parvenus au bout d'eux-mêmes. «Leur relation était celle de deux enfants martyrs, me répète l'une de leurs amies. L'amour qu'ils se portaient, leur vulnérabilité émotionnelle et leurs pratiques sexuelles venaient de là», relève l'auteur, ajoutant que c'est bien «sur cette base, juste ou erronée, qu'ils ont tissé entre eux ce lien fatal».

Le Fils du serpent, Vie et mort du banquier Stern, aux éditions Albin Michel