La situation ne s’est jamais produite depuis 1848. Ou plutôt depuis 1971, date d’obtention très tardive du droit de vote et d’éligibilité des femmes sur le plan fédéral: en 2010, les trois plus hautes fonctions politiques du pays seront occupées par des femmes. La PDC Doris Leuthard doit être élue le 2 décembre à la présidence de la Confédération. Hier, la socialiste argovienne Pascale Bruderer et la radicale saint-galloise Erika Forster ont accédé, respectivement, à la présidence du Conseil national et à celle des Etats.

Pays scandinaves en tête

Faut-il marquer le coup? Ou au contraire veiller à ne pas conférer de caractère exceptionnel à l’événement, car il devrait témoigner d’un développement tout à fait naturel? «Pour ma part, je suis très fière!», tranche la radicale Christa Markwalder. Même si, souligne la Bernoise, un travail de motivation reste à faire auprès des femmes. Patricia Schulz, la directrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG), rattaché au Département fédérale de l’intérieur, salue elle aussi cette première: «Il est logique d’insister sur l’importance de cet événement. Il a fallu parcourir bien du chemin depuis 1971. Mais bien sûr, cela ne doit pas rester une exception.» Car en fin de compte, renchérit Muriel Golay, directrice adjointe du Service pour l’égalité entre hommes et femmes de Genève (SPPE), s’il y a de quoi se réjouir de ces trois élections, «rien n’est jamais acquis d’avance».

En clair: malgré la note positive de 2010, les femmes continuent d’être sous-représentées à tous les échelons de la politique, principalement du côté des partis de droite. «Or, ces trois présidences, bien que symboliquement réjouissantes, sont des arbres qui cachent la forêt», souligne Thanh-Huyen Ballmer-Cao, du Département de science politique de l’Université de Genève. Certes, avec une part de 29,5% de femmes au Conseil national, la Suisse figure dans le premier tiers des pays européens en termes de représentation féminine dans les parlements. Mais, si elle fait mieux que la France (18,2%), elle reste loin derrière les pays scandinaves, qui se rapprochent – la Suède avec 47% ou la Finlande avec 41,5% – de la parité.

En Suisse, aux niveaux national et cantonal, la proportion d’élues a augmenté de manière lente et régulière depuis 1971, relève Madeleine Schneider, à l’Office fédéral de la statistique (OFS). Un pic, appelé «l’effet Brunner», a toutefois été enregistré dans certains cantons, au cours de l’année qui ont suivi la non-élection de Christiane Brunner et l’entrée de Ruth Dreifuss au Conseil fédéral.

Tassement cantonal

Aujourd’hui, la part de femmes siégeant dans les parlements cantonaux varie fortement d’un canton à l’autre, passant de 11% au Tessin ou à Glaris à plus de 30% dans cinq cantons alémaniques (ZH, BE, ZG, BS, BL). Mais rien n’indique, prévient Madeleine Schneider, que le mouvement se poursuive. Car l’OFS observe un tassement au niveau des élections cantonales.

D’où la nécessité, soulignent les responsables des bureaux de l’égalité, de poursuivre les efforts. Un obstacle, identifié parmi d’autres par le SPPE dans le cadre d’une enquête réalisée en 2004, retient encore une majorité de femmes de se lancer dans la politique: la difficulté de concilier vies familiale, professionnelle et politique. Ce qui se retrouve dans le profil des candidates à une carrière politique. Patricia Schulz comme Muriel Golay soulignent qu’une majorité d’élues, aujourd’hui comme hier, sont déchargées des tâches éducatives, soit qu’elles n’ont pas d’enfants, soit que ces derniers sont déjà grands. Ainsi à Genève, en 2004, les deux tiers des femmes en politique n’assumaient pas de tâches éducatives. Et ce n’est pas la conseillère nationale Jasmin Hutter qui va faire avancer la cause des femmes désirant concilier vies politique et familiale, puisque l’UDC saint-galloise, élue jusqu’en 2011, s’apprête à renoncer à son mandat à la Chambre basse pour s’occuper de son bébé, tout en fustigeant celles qui jonglent entre leurs différentes occupations.

Autre constante observée: la majorité des élues sont actives professionnellement. A l’inverse, note Patricia Schulz, la question de la parentalité pose moins de problème aux hommes. «Très souvent, les hommes politiques, qui bénéficient du soutien de leur conjointe, sont libérés des tâches domestique et familiale.» Il reste toutefois de plus en plus difficile de dresser, aujourd’hui, le portrait type des femmes en politique, prévient Thanh-Huyen Ballmer-Cao. «Il y a quinze ans, une majorité de femmes qui se lançaient en politique étaient officiellement célibataires ou sans enfant, tandis que les élus masculins étaient mariés et vivaient généralement en famille. Mais aujourd’hui, les profils sont bien plus variés, tant chez les femmes que chez les hommes politiques. Une généralisation est par conséquent beaucoup plus difficile.»

Quoi qu’il en soit, l’année 2010 n’aura pas de suite immédiate. En 2011, Doris Leuthard, Pascale Bruderer et Erika Forster laisseront leurs places à trois hommes, soit Moritz Leuenberger, Jean-René Germanier (PLR/VS) et Hansheiri Inderkum (PDC/UR).