Elle a tenu les cordons de la bourse du pays, forcé la mue de la place financière, fréquenté les sommets du FMI et du G20. Dix mois après avoir quitté le Conseil fédéral, Eveline Widmer-Schlumpf s’apprête à une reconversion qui peut surprendre à première vue. La Grisonne sera élue, par vote ou par acclamation - c’est encore indécis - à la tête du Conseil de fondation de Pro Senectute Suisse jeudi prochain à Bellinzone (TI). Elle succédera officiellement à l’actuel président Toni Frisch en avril, à l'occasion des 100 ans de l'organisation de défense des personnes âgées.

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Présidente de la commission des candidatures et vice-présidente du conseil de fondation de Pro Senectute Suisse, Marie-Thèrese Weber-Gobet raconte qu’il n’a pas fallu beaucoup insister pour convaincre Eveline Widmer-Schlumpf. «Nous avons d’abord cherché des noms, persuadés qu’il serait bon de s’allier une personnalité dotée d'un grand réseau, aussi dans le domaine politique. Nous en sommes venus rapidement à l’ancienne conseillère fédérale, qui a dit d'emblée son intérêt». Une séance de présentation a suivi à Zurich qui a achevé de convaincre l’ex-ministre.

Payée 15'000 francs par an

Le contraste peut frapper. Quand l'ancien grand argentier Kaspar Villiger prend la présidence d’UBS, quand le socialiste Moritz Leuenberger s’acoquine chez Implenia, Eveline Widmer-Schlumpf se met au chevet des personnes âgées. Dans sa nouvelle fonction, qui correspond à un pensum de 20%, son bonus annuel se montera à environ 15’000 francs.

Naïf? Surprenant? Cette reconversion s’inscrit en tout cas en cohérence avec le parcours de l’ex conseillère d’Etat devenue conseillère fédérale à la surprise générale en 2007. La famille a toujours tenu une place de choix dans sa vie, notamment les relations inter-générationnelles. N’en faisait-elle pas l’unique motif (officiel) de son départ du Conseil fédéral en octobre dernier? A 60 ans, trois fois mère et quatre fois grand-mère, elle voulait consacrer plus de temps aux siens.

Son premier souci politique

C'est peu connu, mais elle en avait aussi fait une préoccupation politique majeure. «Je n’ai pas été surpris par sa décision de rejoindre Pro Senectute. La prise en charge des personnes âgées lui a toujours tenu à coeur», confirme Sébastien Leprat, son ancien collaborateur personnel. Au Conseil fédéral, Eveline Widmer-Schlumpf tentera sans grand succès d’influencer le débat sur la politique du 3e âge. Au début de son mandat, elle met ainsi en consultation un projet d'autorisations pour la garde d’enfants exercée pendant plus de 20 heures par semaines. Une manière de revaloriser la fonction exercée souvent par les grands-parents qui finira par tourner au vinaigre.

La Grisonne appuiera plus tard un projet de 4e pilier, un système de prévoyance-temps qui consiste à récompenser celui qui offre des services à des personnes âgées par un crédit-temps qu'il pourra échanger à son tour plus tard contre de l'aide. «Ce modèle est appliqué à Saint-Gall et nous souhaitons l’étende à tout le pays (ndlr: une initiative parlementaire est en cours de traitement en commission), précise la conseillère nationale Rosmarie Quadranti (PBD/ZH). Nous l’avons développé dans le groupe avec Eveline Widmer-Schlumpf», témoigne cette proche de la Grisonne. La crainte majeure de l’ancienne ministre des Finances est que l'explosion des coûts due au vieillissement de la population fasse se rompre le tissu social, explique encore la Zurichoise.

Face à des journalistes, à la fin de son année présidentielle en 2012, Eveline Widmer-Schlumpf disait même toute sa frustration de n'être vue «que» comme bourreau du secret bancaire: «Pourquoi ne me posez-vous pas des questions sur l’avenir des rentes ou l’accueil extra-familial?!» La même année, elle affrontait la douloureuse expérience d'accompagner son père dans la maladie puis la mort, alors qu'elle assumait la présidence de la Confédération. 

Enfin dans son domaine

A Pro Senectute, Eveline Widmer-Schlumpf pourra enfin se consacrer à son domaine de prédilection. Mais il ne faudra pas compter sur elle pour profiter de cette tribune pour accaparer l’espace médiatique comme le font certains conseillers fédéraux retraités. Disparue des projecteurs cette année, elle a accordé un seul entretien dans la presse nationale, à la télévision alémanique, pour régler ses comptes avec la presse. Etait-elle triste d’avoir quitté le Conseil fédéral? «Je ne suis pas triste de ne plus être l’objet de la critique quotidienne d’un média», répliquait-elle. Ceux qui souhaiteraient la voir se mêler au débat en cours sur la troisième réforme de l’imposition des entreprises risquent d’être déçus. Comme ceux qui la verraient bien affronter Alain Berset sur le projet Prévoyance 2020 devant les caméras. Elle choisira ses moments, privilège du ministre retraité. Car aux yeux de la Grisonne - c’est une autre conviction - trop de lumière rend pâle.