Berne

Les Tschäppät, la dynastie qui a modernisé la capitale fédérale

Ils se prénomment Henri, Reynold et Alexander. Ils ont tous marqué à leur manière l’histoire politique de Berne durant un bon siècle

De cette soirée du mardi 12 avril 2016, le maire de Berne Alexander Tschäppät s’en souviendra. D’abord il assiste à la Kunsthalle au vernissage du livre* que quatre journalistes ont consacré à la dynastie d’une famille – la sienne – qui a marqué la politique municipale durant plus d’un siècle. Puis il vibre aux exploits de «son» SC Berne, qui décroche le titre de champion suisse de hockey à Lugano. Deux beaux cadeaux en quelques heures! Mais il s’abstient de prendre la parole lorsque les supporters fêtent leurs héros sur la place fédérale le samedi suivant. «J’aurais été impitoyablement sifflé, car les gens n’aiment pas qu’on mêle sport et politique».

Pas sûr! Alexander Tschäppät est probablement le maire le plus populaire de Suisse. Au cours du siècle écoulé, ce nom – qui claque comme une gifle à la figure de ses adversaires politiques – est devenu une marque de fabrique, synonyme d’amour et de dévouement pour la capitale fédérale. Son origine n’est pas établie avec certitude. Sur le papier, les Tschäppät sont originaires de Boujean, un quartier de Bienne. En fait, ils sont probablement des Huguenots ayant fui la France après la révocation de l’Edit de Nantes, puis ayant germanisé leur patronyme.

Dans cette famille, l’engagement politique naît voici plus d’un siècle avec le grand-père Henri, vivant à Malleray dans le Jura bernois avant de déménager à Bümpliz. Les temps sont durs: sa famille est tributaire de l’aide aux pauvres. En 1918, cet employé de la poste ferroviaire participe à la grève générale, raison pour laquelle il sera licencié. Ce qui ne l’empêche pas de rester un militant socialiste très remuant. La police politique de l’époque, qui le surveille, le soupçonne de «faire partie de l’aile révolutionnaire du PS».

La voie est toute tracée pour son fils Reynold et son petit-fils Alexander. Leur carrière, moins chaotique et douloureuse, est étrangement semblable. Etudes de droit, emploi au service de l’État, parcours politique classique du parlement à l’exécutif de Berne, ponctué par la conquête de la mairie et doublée d’un mandat au Conseil national. En revanche, les époques sont très différentes. Tandis que Reynold Tschäppät doit dès 1966 diriger une ville de 160 000 habitants en pleine croissance, son fils Alexander doit, 40 ans plus tard, redynamiser une cité assoupie ne comptant plus que 130 000 résidents.

Construire des logements! Tous deux chefs des Travaux publics, père et fils sont hantés par cette obsession. Reynold Tschäppät sera l’un des artisans du «Tscharnergut», ce quartier de 5000 habitants à l’ouest de la ville. Au centre, des espaces conviviaux avec crèche et jardin d’enfants, le tout sans voitures. Du «bâti intelligent, comme Berne n’en a plus connu, ni avant ni après», affirme le journaliste Bernhard Giger.

«Des logements, il faudrait pouvoir en construire 10 000 de plus, mais il n’y a presque plus de zones à disposition», regrette l’actuel maire, qui se réjouit cependant du nouvel attrait de la capitale: «Les gens veulent à nouveau vivre à Berne pour sa qualité de vie, ses transports publics performants, son offre culturelle très riche. Ici, ils peuvent sortir le soir sans voiture».

Sous l’impulsion d’Alexander Tschäppät, Berne a beaucoup gagné en convivialité, la nouvelle place Fédérale en témoigne. L’ancien parking s’est effacé, laissant vide un espace qui accueille le marché, mais surtout une fontaine folle – on ne sait jamais quand son eau jaillit – qui fait la joie des familles. En face du Palais fédéral, haut lieu du pouvoir, le peuple se détend et côtoie ses élus, cela sans barrières ni cordon de policiers. «Quelle belle illustration de notre démocratie», s’exclame le maire.

Le jeu d’eau, composé de 26 duses symbolisant les 26 cantons, a coûté plusieurs millions, mais certains cantons n’ont pas voulu participer financièrement, comme Saint Gall par exemple. Lorsqu’elle l’a appris, une vieille dame, visiblement honteuse de ce manque de solidarité, a téléphoné le matin pour offrir 10 000 francs. L’après-midi, elle s’est ravisée: «Non, je veux donner 100 000 francs!»

Si Reynold et Alexander Tschäppät ont marqué leur ville de leur empreinte par un indéniable charisme, ils l’ont fait dans un style bien différent. Le premier aimait célébrer le pouvoir et s’entourait d’hôtesses lorsqu’il prononçait un discours. «Mon père avait un côté «grand seigneur», il se serait aussi plu sous l’Ancien régime», sourit le fils. Ce dernier est plus naturel dans son contact avec les gens, ce qui l’a parfois fait déraper verbalement, notamment par des propos blessants envers Christoph Blocher: la «Weltwoche» le traite même de «politicien le plus pitoyable» de Suisse.

Les Bernois ne lui en ont pas voulu et l’ont réélu peu après à une majorité de 70% des suffrages. Tschäppät junior a beau détester le culte de la personnalité, La place Fédérale, certains l’ont rebaptisée «Alexander-Platz».


*«Tschäppät», par Walter Däpp, Bernhard Giger, Jürg Müller-Muralt et Philipp Schori. Aux Editions WeberVerlag.ch

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