Le cinéaste Emir Kusturica chérit les odes dédiées aux Tsiganes. Il n'a jamais tourné à Berne, et pourtant... Mardi matin, dans le salon d'un palace de la capitale, puis dans l'arrière-salle d'un restaurant moins huppé, une délégation d'une dizaine de Tsiganes a livré un spectacle aussi poignant que délicat à saisir. Rescapés de l'Holocauste polonais, dignitaires rom de différents pays de l'Est et d'Allemagne, amis suisses, la petite troupe avait rendez-vous avec la presse parlementaire avant d'aller enfin rencontrer des responsables du Fonds spécial en faveur des victimes de la Shoah dans le besoin. Le Congrès national rom (RNC), organisation faîtière en Europe pour la défense des droits civiques des Tsiganes, s'élève en effet en justicier depuis plusieurs mois contre certains «frères» à qui Berne ferait aveuglément et obstinément confiance (Le Temps des 15 et 16 janvier).

Le décor est planté. Le scénario, lui, s'avère douloureusement compliqué. Comment la communauté tsigane, dont la diversité et la rivalité entre clans font la richesse, en est-elle arrivée à s'écharper publiquement au sujet d'une action que la Suisse voulait humanitaire? La loi du «Romanikriss» – sorte de tribunal de vieux sages censé régler les différents à l'interne – semble ne pas avoir résisté à l'apparition des chèques suisses, soit 1500 francs par rescapé des camps nazis, des Roms nécessiteux de Pologne en l'occurrence.

Ils sont 247 exactement – sur un total de plus de 5000 Tsiganes à ce jour – à avoir bénéficié de cette aide par l'intermédiaire de l'Association des Rom à Auschwitz (SRO). Or, cette dernière est accusée par le RNC d'avoir versé 1500 slotis aux victimes, soit seulement 600 francs suisses. Après avoir recueilli 29 plaintes de bénéficiaires illettrés pour la plupart, le Congrès rom a obtenu un contrôle fiduciaire mené sous l'égide du Fonds spécial l'été dernier. Dans un climat de menaces, l'enquête en Pologne n'a permis de réunir aucune preuve formelle de ces malversations. Les avocats des plaignants n'en démordent pas pour autant. Le mois dernier à Berne, ils ont déposé une plainte pénale contre inconnu, accusant au passage le Fonds spécial d'avoir failli à son devoir de surveillance et construit «un mur du silence» autour de cette affaire.

Le Fonds ne distribue pas lui-même l'argent mais mandate des organisations dans chaque pays. La recherche de partenaires fiables, spécialement à l'Est, pose de nombreux problèmes. Mais jamais encore, des soupçons aussi précis d'escroquerie n'avaient entaché le geste de pardon décidé par les grandes banques, la Banque nationale et quelques entreprises, sous la pression de la crise des fonds en déshérence. Plantés avec leur allure digne et déphasée dans le décorum bernois, les quelques témoins emmenés mardi par le Congrès national rom sont allés jusqu'à ouvrir leur porte-monnaie pour expliquer comment ils se sont fait gruger. Selon Rudko Kawczyinski, porte-parole du RNC, plus de 200 Roms auraient été ainsi lésés. Et d'accuser Roman Kwiatkowski, président de la SRO, d'avoir tenté d'intimider les récalcitrants.

Ce dignitaire, décrit comme un Rom proche du gouvernement polonais, aurait même fait passer à tabac un responsable local du RNC «par deux gardes du corps parlant russes». Les soupçons d'«infiltration mafieuse» jaillissent alors. Et le malaise est à son comble, lorsqu'un homme refusant de décliner son identité prend à partie les plaignants lors de la conférence de presse. On finit par comprendre qu'il s'agit d'un fonctionnaire de l'ambassade de Pologne à Berne. Explication possible de sa présence hostile: une source proche du Fonds spécial confirme que le président de l'organisation incriminée, Roman Kwiatkowski, a été présenté à Berne par les bons soins de l'ambassadeur polonais.

Menaces de procès

Mais la mise en cause des hommes de confiance choisis par la Confédération ne s'arrête pas là. A commencer par le Rom serbe Rajko Djuric, représentant des Tsiganes au sein du conseil consultatif du Fonds spécial. Le Congrès Rom l'accuse de complicité coupable et réclame sa démission. De son côté, Rajko Djuric, élu par le Conseil fédéral à son poste, publie des articles incendiaires dans la presse serbe contre le clan du RNC. Les menaces de procès en diffamation volent en tout sens.

Officiellement, la direction du Fonds doit encore statuer sur ce chapelet d'accusations rejaillissant sur son image. En coulisses, l'impression d'être «instrumentalisé par les clans tsiganes» se fait jour. Reste une question morale soulevée par le Congrès rom, pour qui le Fonds spécial s'est montré bien «naïf» en ne distribuant pas lui-même ses chèques. Il serait ainsi devenu un «magasin self-service pour une industrie de l'Holocauste». L'entrevue improvisée hier dans un restaurant bernois avec des responsables du Fonds ne semble pas avoir permis de crever l'abcès. Mais si la direction refuse pour l'instant de prendre parti, il est déjà acquis que les 900 nouvelles demandes émanant de Pologne ne seront plus confiées à l'organisation mise au banc des accusés.