liberté d’expression

«La Tuile» satirique est régulièrement traînée devant la justice

Les plaintes se multiplient contre le rédacteur satirique Pierre-André Marchand. La conseillère nationale Isabelle Chevalley l’a fait condamner. Mais la survie du mensuel n’est pas en cause

«La Tuile» est attaquée de toute part en justice

Presse Les plaintes se multiplient contre le rédacteur du satirique, Pierre-André Marchand

La conseillère nationale Isabelle Chevalley l’a fait condamner

Sacralisées après la tuerie survenue dans la rédaction de Charlie Hebdo, la liberté d’expression et la satire ont des limites. Rédacteur depuis 43 ans du mensuel La Tuile, le Jurassien Pierre-André Marchand, 71 ans, en sait quelque chose. En septembre 2013, il a été condamné, une fois de plus, à 30 jours-amendes avec sursis par le juge Pascal Chappuis pour calomnies, injures et diffamations envers la conseillère nationale vert’libérale vaudoise Isabelle Chevalley. Ces derniers mois, les plaintes pénales contre le satiriste se multiplient.

Samedi dernier, l’émission Médialogues laissait entendre que le procès Chevalley menaçait La Tuile de faillite et que les «Charlie» jurassiens ne se pressaient pas pour prendre son parti.

Dans sa cuisine à Soulce où il corrige méticuleusement le numéro 510 de La Tuile à paraître en janvier, qui singera l’ancien ministre jurassien Jean-Pierre Beuret, Pierre-André Marchand dément toute mise en péril de son journal. «Oui, La Tuile va disparaître, puisque j’ai 71 ans et qu’elle ne devrait pas me survivre. Mais, comme le disait très justement l’Otto du Stand à Delémont: ils ne me fermeront pas la gueule avant les yeux.»

L’ancien saltimbanque Marchand précise que les procès ne sont pas nouveaux. «Dans le premier numéro de La Tuile, j’avais brisé la carrière d’un notable libéral-radical de Porrentruy, ce qui m’a valu un procès. Puis j’avais écrit que l’ancienne conseillère nationale Geneviève Aubry se positionnait juste à la droite d’Hitler. Nouveau procès.»

Pierre-André Marchand constate, depuis trois ans, une recrudescence du recours à la justice pour dénoncer sa verve et celle de ses dessinateurs. Il pense qu’on tire des ficelles en coulisse: «Certains membres du gouvernement jurassien veulent ma peau. C’est moi qui ai révélé l’affaire des BMV à la police et qui ai fait sauter le commandant Theubet. La majorité PDC dispose, avec le juge Chappuis, du bras nécessaire pour me faire condamner.»

Entre autres affaires qu’il narre dans les moindres détails dans son mensuel, Pierre-André Marchand a été poursuivi par Isabelle Chevalley. Le satiriste l’a affublée de noms d’oiseau et de qualificatifs dégradants dans son rôle de promoteur des éoliennes dans le Jura, au service des Services in­dustriels genevois. «Arrogante comme un camélidé, Bédouinette Chamelley, arriviste effrénée, est prête à écrabouiller tout le monde et son père, surtout les écolos sincères, uniquement par ambition personnelle», écrivait Pierre-André Marchand dans La Tuile de mars 2012. Et surtout, «Bourricocotte Chevalley va se faire mousser au Burkina Faso […]» «A un moment donné, ça suffit, dénonce Isabelle Chevalley. Prendre des coups en politique, ça passe, mais toucher à la vie privée, c’est aller trop loin.»

La condamnation pénale se double de frais pour l’enseignant-rédacteur retraité, qui porte La Tuile seul, sans société. Vendue 70 francs à l’année – en augmentation de 5 francs l’an passé –, tirée à 2500 exemplaires, comptant quelque 1500 abonnés, La Tuile ne produit ni bénéfice ni déficit. «Je ne calcule rien, ça tourne.» Alors, lorsqu’il doit régler des frais de justice, Pierre-André Marchand est dans l’embarras. «L’affaire Chevalley, ça me coûte 10 000 balles, notamment pour payer son avocat», dit-il. Risque-t-il la banqueroute? «Non, mes lecteurs sont généreux et versent suffisamment pour couvrir les coûts de mes procès. Même un curé m’envoie de l’argent en cachette. C’est vrai que mon public n’est pas très large. Je m’aliène au moins 85% de la population, puisque les imbéciles ne lisent pas La Tuile

Isabelle Chevalley a-t-elle cherché à faire taire le satiriste? «Ce n’est pas mon problème, rétorque-t-elle. C’est lui qui s’est mis en difficulté. Je ne peux pas laisser passer les insultes. Ce n’est pas parce qu’il y a eu l’affaire Charlie Hebdo que les satiristes peuvent se permettre tout et n’importe quoi. Il y a des lois et la justice les fait respecter. Une justice déroutante, qui m’a donné raison mais rien accordé en dommages et intérêts. Pire, elle a divisé mes frais d’avocat par deux, moitié à charge du prévenu et moitié à la mienne. Contrairement à ce qu’affirme Pierre-André Marchand, il lui en a coûté à peine plus de 7000 francs, et 6000 francs pour mon compte, alors que je suis la victime.»

L’affaire n’est pas close, Pierre-André Marchand a publié de ­nouveaux articles s’en prenant à Isabelle Chevalley, et la parlementaire a déposé une autre plainte. «C’est de la pure provo­cation, dit-elle. Le respect des règles vaut aussi pour la presse satirique.»

Pierre-André Marchand se justifie. «Je défends les petites gens, dont on veut acheter l’âme et les terres pour installer des éoliennes et se faire du fric sur leur dos. Un journal satirique, c’est aussi un journal de résistance.»

«C’est vrai que mon public n’est pas très large. Je m’aliène au moins 85% de la population»

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