Donner une nouvelle chance aux médias de comprendre ce qui s’est réellement passé la nuit du 15 au 16 juillet 2016 en Turquie. C’était l’une des missions assumées par les diplomates turcs en Suisse, qui avaient convoqué la presse vendredi. Face à une opinion publique plutôt critique envers le pouvoir du président Erdogan, ces derniers ont sorti les grands moyens.

Dans l’ambassade à Berne, des photos en grand format de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet trônent un peu partout sur des chevalets. Avant de lire son texte, l’ambassadeur en poste, Ilhan Saygili, rappelle le nombre de «martyrs» morts il y a un an dans les villes turques: plus de 250 personnes, auxquelles s’ajoutent 2000 blessés. Des images du putsch avorté, sélectionnées par le pouvoir turc, sont projetées. On y voit l’armée qui bombarde le parlement, tire sur des civils à bout portant, des cadavres au sol. Des questions ponctuent la projection. «Que feriez-vous si cela arrivait dans votre propre pays?»

Arrestations arbitraires

L’assertion est claire. Le monde occidental ne comprend pas la Turquie, parce qu’il n’a pas saisi la gravité du coup d’Etat survenu le 15 juillet 2016. Le film projeté s’arrête toutefois le 16 juillet. Après la tentative de coup d’Etat, environ 50 000 personnes ont été arrêtées en Turquie pour proximité présumée avec le prédicateur Fethullah Gülen, considéré par Ankara comme le «terroriste» à l’origine du putsch raté.

Les ONG dénoncent une purge politique: juges, journalistes, académiciens, défenseurs des droits de l’homme, critiques envers le président Erdogan, sont interpellés de manière arbitraire. Plus de 100 000 fonctionnaires ont aussi été licenciés. A Strasbourg, la Cour européenne des droits de l’homme est submergée par les plaintes turques.

«Nous attendons juste de l’empathie»

En guise d’explication sur les arrestations et licenciements, l’ambassadeur de Turquie en Suisse convoque la gravité de la menace. «La sécurité, bien sûr, prend un peu plus d’importance que la liberté en ce moment… Mais c’est la même chose en France.» Contrairement à Paris, Ankara serait sur le banc des accusés, poursuit le diplomate: «Nous attendons juste de l’empathie.»

Ilhan Saygili assure également que des procès ont commencé pour reconsidérer les arrestations et licenciements un par un. L’indépendance de la justice turque est toutefois mise en cause. La réforme constitutionnelle adoptée en avril (rejetée par 62% des Turcs de Suisse) donne au président Erdogan un contrôle renforcé sur l’appareil judiciaire.

«Nous n’oublierons jamais»

A l’ambassade, toutes les questions sont permises. Mais les réponses restent souvent laconiques. Que dire de l’ancien vice-ambassadeur de Turquie à Berne, qui aurait lui-même demandé l’asile en Suisse? Et des soupçons d’espionnage au sein de la communauté turque? Et des hausses des demandes d’asile? L’ambassadeur ne sait pas. Il parle de moments «difficiles» avec la Suisse en marge de la campagne sur le référendum constitutionnel. Mais «la Suisse est restée à nos côtés pour défendre la démocratie. Nous ne l’oublierons jamais.»


Le nombre de demandes d’asile turques en croissance

Une année après la tentative de putsch, l’inquiétude au sein de la population turque persiste. Selon le parti d’opposition CHP, le nombre d’émigrés a augmenté et atteint 10 000 personnes par mois. Il n’y a cependant pas de chiffres officiels.

La majorité des demandes sont déposées par des adultes entre 18 et 34 ans

En Suisse, le nombre de demandes d’asile de la part des Turcs est en augmentation. Mais elle n’est pas forcément due à la tentative de putsch. Selon les chiffres du Secrétariat d’Etat aux migrations, 333 demandes d’asile turques ont été enregistrées en 2014, 424 demandes en 2015 et 526 en 2016. Uniquement pour la période suivant le putsch, de juillet 2016 jusqu’à mai 2017, on compte 502 demandes d’asile turques. Plus de la moitié proviennent d'adultes entre 18 et 34 ans. Pourtant, le record des demandes turques de la dernière décennie a été enregistré entre 2005 et 2007 (jusqu'à 750 demandes par an).

Vendredi à Berne, l’ambassadeur de Turquie en Suisse a évité de confirmer une quelconque hausse des demandes d’asile déposées par des Turcs: «Nous ne disposons pas de telles informations. C’est peut-être le cas. Mais, tant que nous n’avons pas de chiffre officiel, nous ne pouvons pas le confirmer», a répondu Ilhan Saygili. (Marco Brunner)