L'avocat genevois Henri-Philippe Sambuc, qui défend la cause des nomades suisses, a mis dans sa déclaration tout le pathos de circonstance: «Pour les gens du voyage, le droit et la loi ont toujours été synonymes de problèmes, de souffrances, d'enlèvements d'enfants et de mort. Pour la première fois, ils s'adressent à la justice pour faire reconnaître leurs droits fondamentaux.»

La scène se passe sur les marches du Tribunal fédéral (TF), à Lausanne. Aux côtés de l'avocat, quelques représentants des communautés Sint et Jenisch de Suisse. Ils sont venus déposer leur recours de droit public contre l'arrêté urgent du gouvernement vaudois, qui vient de décréter la création de trois nouvelles aires de stationnement. A Saint-Cergue, Cheseaux-sur-Lausanne et Orbe, ces trois places compléteront celles qui existent déjà à Payerne et à Rennaz.

Mais les gens du voyage considèrent que l'officialisation de ces cinq lieux sonnera le glas de toute véritable liberté de déplacement sur le territoire cantonal. Avec cet arrêté, qui a causé «un émoi considérable» dans la communauté, les autorités communales n'auront plus la moindre hésitation à refuser l'accès à leur territoire, redoutent-ils. Le Genevois May Bittel, qui est l'un des recourants, a démissionné en guise de protestation du groupe de travail cantonal «Gitans».

Si les recourants dénoncent la politique cantonale, c'est qu'elle résulte selon eux d'un «amalgame insupportable» entre «les gens du voyage suisses» et «quelques groupes de Tziganes étrangers de passage». Ces derniers sont, selon les recourants, les seuls responsables des problèmes d'ordre public et d'hygiène qui rendent les nomades indésirables. Les délégués Sint et Jenisch mettent en avant leur liberté de déplacement, de commerce, de même que les enjeux de reconnaissance et de survie de «la seule minorité culturelle et ethnique de Suisse». «Nous ne demandons pas de nouveaux droits, mais la réactivation de très anciens», souligne May Bittel, en montrant une carte du canton de Vaud où figurent 62 points de passage séculaire des «vanniers» (voir infographie).

La défense du mode de vie nomade passerait-elle donc désormais par la revendication des frontières et des passeports, par la dénonciation des mauvais étrangers? Le paradoxe ne gêne nullement l'avocat Sambuc: «Nous ne cherchons nullement à discriminer, mais à défendre les droits constitutionnels d'une minorité suisse.»

Pas d'obligation

L'arrêté cantonal ne dit pas que les places officiellement désignées seront les seules désormais ouvertes aux gens du voyage. Demain comme aujourd'hui, rien n'interdira aux communes ou aux propriétaires d'ouvrir leurs terrains. Mais il est vraisemblable que la pression sera très forte pour canaliser les nomades vers les emplacements cantonaux, comme Pierre-Yves Perrin, secrétaire adjoint du Département de la sécurité et de l'environnement (DSE) est le premier à l'admettre. En revanche, ajoute le fonctionnaire, le fait de soumettre les Tziganes suisses ou étrangers à des politiques distinctes tomberait assurément sous le coup de la discrimination.

Pierrette Roulet, préfète d'Yverdon et cheffe du groupe de travail cantonal «Gitans», prend acte de la démission de May Bittel. Que l'on puisse s'opposer à la création de nouvelles places la laisse «perplexe». Elle souligne qu'il n'est nullement question de créer un droit d'exception et que, du reste, May Bittel n'avait jamais remis en question précédemment la politique cantonale.

Contre cette politique, il n'y a pas que les Tziganes suisses qui se dressent. La commune d'Orbe a également fait son recours au TF. Désignée comme lieu d'accueil, elle aimerait négocier avec le canton des «compensations», sous forme d'investissements liés au tourisme ou à la promotion économique. Peu sûre d'obtenir gain de cause, elle a quand même fait opposition. Avec les moyens qu'elle a pu trouver, en contestant une dérogation faite par le canton en matière d'aménagement du territoire. «Sur le fond, nous avons peu d'arguments», précise Paul Gremion, secrétaire municipal. L'attitude de la municipalité d'Orbe a été appuyée par une résolution du Conseil communal, même si un groupe d'habitants tente de mener une «résistance civique» en faveur des nomades.