Services secrets

Quand UBS joue les informateurs

Un document montre que la banque helvétique a joué un rôle actif dans le volet suisse de l’affaire de l’espion Daniel M.

UBS a endossé durant plusieurs mois le rôle d’«informateur» auprès des autorités dans le volet suisse de l’affaire de l’espion présumé Daniel M. C’est ce que montre la retranscription d’une audition d’un cadre de la banque, Oskar*, interrogé par le MPC en tant que source d’information. Le Temps s’est procuré une copie de ce document, inscrit à la procédure.

En février 2015, la police, sur mandat du Ministère public de la Confédération (MPC), arrête Daniel M. sur la Paradeplatz à Zurich. L’homme est soupçonné d’avoir tenté de vendre des données bancaires à des clients allemands. C’est le premier chapitre d’une histoire rocambolesque qui mènera cet ancien policier zurichois en prison en Allemagne, où il se trouve encore aujourd’hui, accusé d’espionnage au profit de la Suisse. Sans l’aide d’UBS, l’affaire n’aurait peut-être jamais éclaté.

Menace sur la place financière

En été 2014, Werner M., un ancien espion allemand devenu détective privé, contacte des cadres de la banque pour les alerter d’un danger imminent: un réseau criminel s’apprêterait à dérober des données bancaires via le système de paiement international Swift. Un ancien collaborateur d’UBS, Daniel M., serait impliqué, précise Werner M. La menace est prise au sérieux. Ce nom n’est pas inconnu de l’entreprise: Daniel M. avait travaillé pour la sécurité de la banque. Si ces informations s’étaient révélées exactes, elles auraient eu «d’importantes répercussions sur la place financière suisse», souligne le collaborateur dans son audition. En octobre 2014, la banque informe le MPC «en détail» de ce qu’elle sait, «avec l’accord de Werner M.». Rien d’étonnant au fait que l’institution, en possession d’informations sur un possible délit, en informe la justice suisse. La suite est plus curieuse. Le MPC a besoin de davantage d’informations, mais «ne souhaite pas être en contact avec Werner M. La banque a donc joué le rôle d’informatrice», indique Oskar.

Werner M. entame une surveillance de Daniel M. en Allemagne. Il «informe continuellement le service juridique d’UBS au sujet de ses activités […]» et met à la disposition de la banque «des rapports, enregistrements et documents», précise l’employé auditionné par les autorités suisses. Ce matériel est transmis par fax ou lors de rencontres à l’aéroport de Francfort entre Oskar et l’ancien espion allemand, parfois accompagné de son épouse. «La banque n’a pas payé» pour les informations reçues d’Allemagne», affirme encore le responsable. Ce que confirme le service de communication d’UBS, en réponse aux questions du Temps: «A partir d’octobre 2014, UBS a été en contact avec le MPC et a œuvré, pour l’ensemble des étapes, en étroite collaboration avec les autorités fédérales», explique la banque. Et d’ajouter: «A aucun moment UBS n’a octroyé de mandat (à Werner M.), ni alloué quelque dédommagement ou contribution financière que ce soit.»

Les relations énigmatiques entre la banque et l’ancien espion allemand

Dans son pays, l’homme surnommé le «007 allemand» est une légende. On ignore toutefois si c’est cette réputation qui conduit la banque suisse à lui accorder toute sa confiance. Selon quels critères UBS décide-t-elle de nouer une collaboration avec lui? Quelles étaient les relations entre l’institution et Werner M.? Interrogé sur ce point lors de son audition, Oskar reste énigmatique, soulignant que Werner M. est «lié de longue date avec UBS, respectivement avec certaines personnes de la banque». Il affirme ne pas avoir «connaissance de collaborations antérieures» avec le détective allemand «pour des cas semblables». Ce qui n’exclut pas que d’autres types de collaboration aient existé. Oskar ajoute que la banque a «attiré l’attention de Werner M., qui avait des attentes financières, sur le fait que les chances d’obtenir un dédommagement étaient faibles». Toutefois, le cadre précise que la banque avait laissé ouverte la possibilité d’offrir un poste à Werner M. Une idée vite oubliée, dès lors qu’UBS prend conscience que les informations en possession de Daniel M. sont fausses.

*Prénom d’emprunt

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