Ses phrases auront marqué les esprits. Entre son affirmation «L’armée suisse est la meilleure du monde», son interjection «Pas envie! (Krä Luscht! en dialecte alémanique)» pour refuser sèchement une interview à un journaliste TV, ou sa comparaison entre les femmes au foyer et des «appareils ménagers hors d’usage et vieux de trente ans», Ueli Maurer s’est affiché comme un conseiller fédéral peu conventionnel. Qu’on l’adore ou qu’on l’abhorre, le magistrat UDC conservateur n’a laissé personne indifférent. A 71 ans, il a décidé ce vendredi de mettre un point final à ses quatorze ans de fonction.

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Relâché comme à son habitude, apparemment en paix avec lui-même, le ministre des Finances annonce sa démission pour la fin de l’année. L’élection à sa succession devrait avoir lieu le 7 décembre, durant la session parlementaire d’hiver. Elle portera au pouvoir un membre de son parti, le premier du pays. L’UDC «regrette vivement» le départ de son ministre. Elle le remercie «pour son engagement infatigable de plusieurs années au service de notre pays et de notre population».

Redevenir le «Ueli normal»

Pour le premier intéressé, le moment est évidemment fort. «J’ai un œil qui pleure et un œil qui rit. D’un côté, je vais évidemment regretter ce travail que j’adore et mes collaborateurs absolument exceptionnels. Cela me fait de la peine de les quitter. De l’autre côté, je me réjouis de retrouver du calme ou de l’intimité.» Le Zurichois, issu d’une famille d’agriculteurs modestes, jouit d’une popularité certaine outre-Sarine. «Je suis un objet public, quand je marche dans la rue à Berne, à la fin j’ai fait 20 selfies.» C’est durant l’été 2021 qu’il prend sa décision et en informe sa famille. «Cela représente entre 20 et 25 personnes.» Marié, Ueli Maurer est père de six enfants. «Cette fonction me plaisait beaucoup, mais j’ai encore beaucoup d’énergie et veux l’utiliser pour faire autre chose. J’ai envie de redevenir le «Ueli normal.»

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Le «Ueli normal» pourra ressasser la longue et fructueuse carrière de l’«Ueli politique». Car l’homme est une véritable «bête», comme on dit dans le jargon. Conseiller national dès 1991, puis président du parti national-conservateur entre 1996 et 2008, il dessine alors et bâtit son impressionnante croissance. Ueli Maurer bat le pavé de toute la Suisse, Suisse romande y compris. L’UDC atteint les sommets.

Il ne s’entend guère avec Christoph Blocher, maître à penser, stratège et patron suprême du parti. Sur le terrain, pourtant, le résultat est foudroyant. Le duo avale tout sur son passage. Et, ironie de l’histoire, une année après l’éviction brutale de l’entrepreneur Blocher du Conseil fédéral, c’est Ueli Maurer qui y accède à la fin de 2008.

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Nombreux sont alors ceux qui s’inquiètent de revoir un ministre incapable de se fondre dans le collège. Mais Ueli Maurer déjoue les pronostics. Il trouve un habile modus operandi, et sait flirter avec les limites en les franchissant brièvement sans se mettre définitivement hors-jeu. C’est le cas sur les rapports à l’Union européenne, ou lors de la pandémie de Covid-19, lorsqu’il s’affiche avec les sonneurs de cloche coronasceptiques. «Quand je tousse, les médias pensent tout de suite que j’ai touché au principe de collégialité. Mais le Conseil fédéral n’est pas une colonie de vacances. Nous y menons des discussions difficiles», justifie-t-il ce jour. Evidemment, l’homme énerve. «Le Conseil fédéral a besoin de retrouver une unité, une sérénité et une collégialité bafouée par le démissionnaire Ueli Maurer et son parti», réagissent ainsi les Vert·e·s.

Le magistrat UDC ne se retient pas de dire ce qu’il pense. Aux médias aussi. «Je suis un «abstinent médiatique». Je lis le Télétexte le matin, et la page 104 me dit si un événement de grande importance s’est produit. J’ai regardé les journaux l’autre jour par hasard: une dizaine d’entre eux avaient le même titre en une. C’est quand même incroyable! Je dois avouer que les médias ne me rendent pas heureux.»

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Un bilan politique mitigé

Son bilan politique est mitigé. D’abord chef du Département fédéral de la défense de 2009 à 2015, il remporte notamment un succès sur l’obligation de servir. Mais en 2014, le crash en votation de l’avion de combat suédois Gripen noircit le tableau. Ueli Maurer a mené une campagne entachée de couacs. Outre sa blague manquée sur les femmes au foyer comparées avec des ustensiles de cuisine usagés, il avoue n’avoir pas lu un rapport, «parce qu’il était en anglais». Même s’il parvient à mettre sur les rails la réforme de l’armée (DEVA), et à maintenir le budget militaire à 5 milliards annuels, son déménagement au Département des finances tombe à pic.

Ueli Maurer se relance. Il se plaît dans ce costume de grand argentier, intransigeant sur les fonds publics, gardien passionné de la caisse fédérale et du frein à l’endettement. Le Parti libéral-radical le remercie d’ailleurs d’avoir «su maîtriser les deniers publics». Il douche et rabroue avec un plaisir non dissimulé le parlement dépensier, et remet à l’ordre régulièrement son propre parti, comme dernièrement en refusant de supprimer les taxes sur l’essence et le mazout.

Mais ce côté «Picsou» ne plaît pas à tout le monde, et parfois touche au cynisme. En pleine deuxième vague de la pandémie de Covid-19, alors que les hôpitaux se remplissent et que les décès s’accumulent, Ueli Maurer bloque. Il veut éviter à tout prix les fermetures de restaurants et d’activités pour ne pas avoir à les dédommager. «Chaque franc dépensé est un franc de trop», dira-t-il publiquement, avant de céder. Le contraste est alors frappant avec la première vague pandémique, lorsqu’il avait libéré en deux temps trois mouvements des crédits aux sociétés.

«Ces crédits covid sont ce qu’il a fait de mieux, ils ont beaucoup aidé le tissu économique», salue Roger Nordmann (VD), chef du groupe parlementaire socialiste. «Ce qui était nettement moins bien, c’est lorsqu’il s’est désolidarisé du Conseil fédéral pendant la pandémie.» Cela dit, «nous étions très rarement d’accord, mais il était très engagé. C’est un bon politicien.»

Il joue le jeu des normes internationales

Aux Finances, sur le front des votes populaires, c’est un peu la soupe à la grimace – même si la majorité bourgeoise du parlement y est aussi pour quelque chose. Réforme fiscale des entreprises III (RIE III), déductions fiscales pour les frais des enfants, droit de timbre, impôt anticipé: à chaque fois, c’est l’échec. Il faudra une alliance avec le Conseil des Etats et la gauche pour sauver la réforme fiscale des sociétés. L’exemple est symbolique de sa double stratégie. Membre du parti souverainiste par excellence, Ueli Maurer joue sans complexe le jeu des cénacles et des normes internationaux, incontournables pour la place financière. Il souligne les invitations régulières de la Suisse au G20.

Le magistrat reste cependant peu enclin à apparaître à l’étranger. C’est en Suisse qu’il se sent le mieux. Lors de ses deux années de présidence, en 2013 puis 2019, ses visites se limitent à la portion congrue. En 2019, aux Etats-Unis, une interview sur la chaîne TV CNN démasque son anglais rudimentaire.

Peu importe. Ueli Maurer conçoit la fonction autrement. A la fin, il aura réussi à imposer sa ligne. Entre respect des règles et ruptures ponctuelles de collégialité, entre apparence débonnaire et cynisme assumé. «A Berne, j’ai presque le meilleur contact avec nos dames de nettoyage. J’ai grandi dans des conditions modestes et notre origine nous marque durablement, qu’on le veuille ou non.»

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