Politique

Ueli Maurer: «Je peux me permettre d’être désagréable»

Le nouveau ministre des Finances n’hésitera pas à proposer des mesures impopulaires. Et il demande un peu de temps pour se familiariser avec la complexité des dossiers fiscaux internationaux

Ueli Maurer a pris possession du bureau ministériel des Finances le 1er janvier et l’a transformé à son goût. Sur fond de cloches, de vaches, de bouquetins, d’arbalète et d’une guitare des Beatles offerte par le rocker alémanique Chris von Rohr, il évoque ses projets financiers et parle, bien sûr, de l’initiative «Vache à lait».

Le Temps: Pourquoi, à 65 ans, avez-vous décidé de reprendre le Département des finances?

Ueli Maurer: C’est le département le plus passionnant. J’aime les problèmes complexes et notre politique financière se trouve dans une phase très intéressante.

- Le peu d’intérêt manifesté par Guy Parmelin pour ce département a t-il joué un rôle dans votre décision?

- S’il avait été intéressé par les Finances, je lui aurais volontiers laissé la priorité. Il restera plus longtemps que moi au Conseil fédéral. L’UDC n’a jamais eu ce département. C’était aussi un souhait du parti d’en prendre enfin la responsabilité.

- Depuis plus de dix ans, le budget fédéral boucle sur des résultats bien meilleurs que ce qui avait été annoncé. Pourquoi la situation serait-elle tout à coup préoccupante?

- La situation était bonne. Nous sortons de dix ans de croissance économique. Mais la place financière suisse n’est plus aussi forte. Le franc s’est consolidé face à l’euro. Cela a des conséquences. Les recettes ne croissent plus aussi fortement.

La réforme de l’imposition des entreprises, l’initiative «Pour un financement équitable des transports» (ndlr: «Vache à lait»), l’initiative «En faveur du service public», la suppression du droit de timbre risquent de nous priver de ressources importantes. Et nous devons faire face à de nouvelles dépenses pour les retraites, l’asile, l’armée. Au total, le budget fédéral risque de se détériorer pour 8 à 10 milliards de francs.

- Vous évoquez l’initiative «Vache à lait». La combattez-vous avec conviction?

- Oui. Nous avons des bouchons sur nos routes. C’est un fait. Mais l’initiative va trop loin. Elle nous priverait de 1,5 milliard de recettes. Le projet de fonds routier est meilleur. Il fait la moitié du chemin. La route sera ainsi servie.

- Quelle est votre position à propos de la réforme fiscale des terrains et bâtiments agricoles, qui cause tant de soucis à votre collègue Guy Parmelin?

- Il s’agit d’un projet demandé par le parlement. Son ampleur ne me paraît pas nécessaire. Guy Parmelin a été injustement critiqué. Si nous commençons ainsi, nous allons passer notre temps à nous récuser.

- Vous annoncez un programme d’économies de 1,5 milliard pour 2018 et 2019. Allez-vous, comme d’habitude, couper dans la formation, la recherche, l’agriculture, l’aide au développement?

- J’envisage une stratégie en trois étapes. D’abord, le programme de stabilisation financière, qui sera bientôt transmis au parlement. Puis un programme d’économies pour 2018 et 2019. Le Conseil fédéral se déterminera en fin d’année lorsqu’il aura connaissance des décisions du parlement pour les réformes mentionnées précédemment. Nous verrons alors de combien nous avons besoin et quels secteurs seront touchés.

- Comptez-vous modifier des lois afin de pouvoir corriger certaines dépenses à long terme?

- Oui. Ce sera la troisième étape, qui interviendra dès 2020.

- Quelles dépenses seront-elles visées?

- Il faut examiner celles qui ont le plus fortement augmenté ces dernières années. Je pense à la formation et à la recherche, qui a connu une croissance de 6%, aux relations avec l’étranger, aux contributions aux organisations internationales, à la répartition des charges entre la Confédération et les cantons. Je sais que les résistances politiques sont fortes. Mais nous n’aurons pas le choix. Ce ne sera pas agréable, mais je suis dans une situation où je n’ai pas à craindre pour ma réélection et peux me permettre d’être désagréable.

- La formation et la recherche ne sont-elles pas des secteurs prioritaires?

- Oui. Nous leur donnons beaucoup d’argent et les dépenses vont continuer de croître. Mais peut-être moins fortement. Je pense que l’efficacité de nos infrastructures de formation peut être améliorée. Nous devons pouvoir faire mieux avec ce que nous investissons.

- Envisagez-vous de bloquer les effectifs de la Confédération?

- Nous avons reçu mandat du parlement de plafonner l’effectif à 35 000 personnes. Mais d’autres décisions de ce même parlement nécessitent 800 nouveaux postes. C’est pour cela que je pense qu’il faudrait ajouter au programme de législature et à la planification financière un troisième pilier: une planification des ressources. Cela apporterait au personnel, qui fait du bon travail, une certaine sécurité. Et cela permettrait de dire au parlement: si vous voulez confier de nouvelles tâches à l’administration, voilà le personnel dont on aura besoin.

- Faut-il augmenter le personnel des gardes-frontières pour mieux contrôler l’arrivée de requérants d’asile?

- Je ne pense pas qu’il faille aller au-delà du renforcement que nous avons déjà décidé. La situation de l’asile s’apaisera forcément un jour. Je pense qu’on peut, en cas de nécessité, solliciter l’armée ou concentrer les efforts des gardes-frontières sur les régions les plus exposées, comme le Tessin.

- Pour la réforme de l’imposition des entreprises, pourquoi ne vous inspirez-vous pas du modèle vaudois avec des compensations sociales pour éviter un référendum?

- On ne peut pas transposer le modèle vaudois sur l’ensemble de la Suisse à cause des aspects fiscaux cantonaux de ce dossier. Le projet du Conseil fédéral prévoit déjà un équilibre des sacrifices. Le Conseil des Etats corrigera légèrement en juin les éléments massivement ajoutés par le Conseil national. Je ne comprends pas la colère du Parti socialiste, car c’est normal que des différences apparaissent au cours des débats parlementaires, et elles pourront être aplanies.

- Quelles sont les différences de fond entre l’ancienne conseillère fédérale Eveline Widmer Schlumpf et vous sur les dossiers financiers importants?

- Au fond, il n’y a pas de différences. Ce sont des décisions que le Conseil fédéral avait déjà préparées depuis longtemps. Le chemin déjà tracé ne peut donc guère être changé. N’attendez pas de moi des changements fondamentaux, car, de toute manière, les projets nécessitent l’assentiment de la majorité du parlement.

- Pourtant vous n’êtes pas en faveur d’une transparence fiscale pour les Suisses en Suisse. Pourquoi vous accrochez-vous à ce qui reste de secret bancaire?

- Le peuple se prononcera sur l’initiative sur le secret bancaire, mais je constate qu’il a un mouvement de fond qui donne davantage d’importance à la préservation de la sphère privée. Ce principe est un pilier historique du pays, et le secret bancaire en fait à mon avis partie. C’est en relation avec notre modèle confédéral. Le peuple est souverain; un fonctionnaire ne peut pas contrôler sans arrêt son chef, soit le souverain. On part donc du principe que le citoyen se comporte correctement, aussi en matière fiscale. Devons-nous contrôler tout le monde à cause de quelques moutons noirs? Non.

- Avec ce raisonnement il faudrait supprimer tous les radars sur les routes et laisser la police agir au hasard…

- Je pense aussi qu’il y a trop de radars chicaniers, même si je n’ai plus écopé d’amende depuis 15 ans. Il faut cependant admettre qu’ils ont aussi pour but de maintenir la sécurité.

- La Suisse a introduit, de gré ou de force via l’OCDE, de nombreuses nouvelles règles internationales de contrôle financier. Est-on arrivé à la limite du supportable?

- Je me demande s’il faut continuer à renforcer notre arsenal législatif, car l’insatisfaction contre la surréglementation augmente aussi au niveau international. Avant d’aller plus loin, la Suisse doit déjà observer ce qui se passe.

- C’est-à-dire?

- Prenez l’échange automatique d’informations. Cent pays l’ont accepté, mais on ne sait pas qui fait quoi avec qui. Pour la Suisse, il est par exemple décisif de savoir avec quels pays Singapour pratiquera l’échange automatique afin que notre place financière reste concurrentielle.

- La Suisse a-t-elle suivi trop facilement le mouvement international vers la transparence fiscale?

- Nous allons continuer à suivre le chemin tracé, mais n’occuperons pas les avant-postes.

- Vous n’êtes pratiquement jamais venu devant la presse pour expliquer les décisions du Conseil fédéral sur ces dossiers internationaux. Pourquoi?

- Je dois avoir suffisamment de temps pour pouvoir me forger un jugement sûr. Après les vacances d’été, je serai plus au clair avec ces dossiers et pourrai définir une stratégie solide pour les années à venir.

- L’affaire des Panama Papers a montré le rôle ambigu d’avocats d’affaires ou de gestionnaires hors du système bancaire. Allez-vous appuyer les propositions de renforcement de la loi sur les établissements financiers en main du parlement?

- Il est trop tôt pour juger, car nous ne connaissons par les faits derrière les Panama Papers. Les spécialistes me disent cependant que les lois actuelles sont suffisantes. En comparaison internationale, nos lois sont sévères et leur application est soigneuse. Le placement offshore est un instrument financier légal, notamment pour les holdings, pour autant que les fonds soient déclarés et imposés. Peut-être y a-t-il une zone grise autour des intermédiaires financiers.

- Que pensez-vous de l’Etat américain du Delaware?

- Il y a quelque chose qui ne joue pas. Au niveau international, personne ne comprend que les Etats-Unis, qui ont mis d’autres Etats comme la Suisse sous pression avec l’accord Fatca, aient construit un tel biotope. Ça me dérange profondément. La pression fera que ce problème devra être réglé.

Publicité