«La migration doit être évoquée avec l’UE»

Europe Didier Burkhalter veut un accord équilibré avec Bruxelles, y compris sur l’immigration

«Le défaitisme ne nous fait pas gagner», dit-il

Malgré le refus de Bruxelles de renégocier l’accord sur la libre circulation après le vote du 9 février, il ne saurait y avoir un accord-cadre équilibré et acceptable avec l’UE sur le plan institutionnel s’il n’y a pas un volet sur la migration, prévient le président de la Confédération, Didier Burkhalter. Le chef de la diplomatie suisse veut tenir compte de la volonté des Suisses de maîtriser l’immigration.

Le Temps: Monsieur le Président, quel sera votre message aux Suisses ce 1er Août?

Didier Burkhalter: En deux mots: du cœur et du talent. La Suisse a beaucoup de cœur et de talent. Non seulement elle réussit des choses pour elle-même, mais elle est aussi utile au monde. Nous ne sommes pas un pays égoïste. La Suisse fait beaucoup pour les autres et elle est considérée ainsi à l’étranger. Ensemble, nous devons être fiers de notre pays.

– La Suisse traverse une phase de doute et de repli. Il y a eu le vote du 9 février, qui traduit aussi une grande inquiétude des Suisses…

– Cela se comprend. Nous sommes dans un monde toujours plus incertain, inquiétant. Des certitudes d’hier, comme la paix en Europe, sont remises en cause. Des crises économiques et financières impensables auparavant surviennent comme des coups de boutoir; des institutions politiques ou des piliers de l’économie que l’on croyait inébranlables sont contestés ou menacés. Nous sommes entrés dans un monde imprévisible. Il n’y a plus de certitudes. Rien d’étonnant à ce que la Suisse le ressente aussi, car elle est étroitement connectée au monde. En revanche, elle a des atouts. Dans cet environnement incertain, elle reste très stable. Cette stabilité est très recherchée, non seulement pour nos intérêts propres, notamment économiques, mais aussi pour l’engagement de la Suisse dans le monde.

– La Suisse est engagée dans des négociations avec l’UE en vue d’un accord-cadre. Auprès de nos partenaires européens, vous faites savoir qu’il faudra aussi que cet accord contienne un volet sur l’immigration. C’est un élément qui n’était pas apparu clairement jusqu’ici…

– Le Conseil fédéral a toujours dit qu’il fallait travailler étape par étape. C’est ce que nous faisons. Cela dit, il y a eu un message poli­tique très clair des Suisses: «Nous voulons une meilleure maîtrise de l’immigration.» Comment traduire l’article constitutionnel dans la loi? C’est le travail législatif qui le dira. Mais le Conseil fédéral a déjà dit vouloir appliquer l’article au plus près. Dans mes discussions avec la population, je perçois bien cette exigence d’un meilleur contrôle de l’immigration, sans qu’il y ait une opposition fondamentale à la politique européenne et à la voie bilatérale. Au contraire, même.

– Dans sa réponse à la demande suisse de renégocier l’accord sur la libre circulation, la haute représentante Catherine Ashton confirme bien que, pour l’UE, il n’est pas question de toucher au principe même de la libre circulation. Cela laisse peu de marge de négociation…

– Ce qu’il faut d’abord prendre en compte, c’est ce que nous pensons nous, les Suisses. Nous voulons discuter de ce sujet. Je comprends que l’UE ne souhaite pas ouvrir de brèche dans les grands principes pour préserver sa cohésion interne. Mais on n’échappe pas au thème de la migration, au fait qu’en Suisse, il y a 24% d’étrangers, qu’une volonté démocratique incontestable s’est exprimée le 9 février. Nous devons pouvoir en discuter avec nos partenaires européens. Il faut examiner avec eux dans quelle mesure une solution serait possible. C’est de notre responsabilité. La lettre de Mme Ashton le prévoit, d’ailleurs.

– On devine que le Conseil fédéral attend de ses négociations avec l’UE un paquet acceptable par le peuple suisse en votation populaire

– Je vous arrête. Le Conseil fédéral n’a pas déterminé la stratégie exacte. Il dit qu’il y a une palette de possibilités. L’une d’elles, c’est aussi la résiliation de l’accord sur la libre circulation, dans le cas où nous devrions constater qu’il n’y a pas d’aménagement envisageable. A ce moment-là, la Suisse dirait clairement à Bruxelles que la migration est prioritaire. Mais si nous voulons parvenir à un accord qui offre un nouvel équilibre dans la relation entre la Suisse et l’UE, alors il faut qu’il y ait plusieurs éléments. Notamment un volet sur la migration. Il faut que ce paquet soit équilibré et acceptable pour les uns et les autres.

– Il règne en Suisse un climat de méfiance, voire d’hostilité envers l’UE. Si l’on devait revoter sur l’initiative de l’UDC, le résultat serait sans doute le même…

– Non, il serait plus net encore. Je comprends l’irritation de ceux qui voient dans l’UE un partenaire incapable d’écouter ce qui a été décidé démocratiquement. Cela peut donner l’impression chez certains qu’il n’y a pas de partenariat d’égal à égal. Nous ne devons pas avoir peur de dire à l’UE où il y a des convergences et des divergences avec elle.

– Il y aura tout de même quelques couleuvres à faire avaler, comme la reprise dynamique – certains disent automatique – du droit de l’UE ou l’interprétation par la Cour de l’UE

– Je ne partage pas votre avis. La Cour de justice de l’UE? Si on se met d’accord, elle devrait simplement dire comment interpréter le droit de l’UE repris dans nos accords. Cela signifie une plus grande sécurité du droit pour les entreprises suisses. C’est un gain. Car si le point de vue suisse l’emporte, par exemple, l’UE est tenue d’appliquer l’interprétation de sa cour. Si nous étions dans l’EEE, la Commission ne serait pas tenue de tenir compte de l’avis de la Cour AELE. Ce qui engendrerait une insécurité pour le monde économique. Sur la reprise du droit, l’UDC peut dire ce qu’elle veut en parlant de reprise automatique. Or, ce que nous cherchons à obtenir, c’est une reprise dynamique, donc rapide, mais respectant le processus démocratique suisse, notamment le droit référendaire. Sur l’immigration, je répète que nous voulons un volet sur la politique migratoire. Il s’agit d’un équilibre à trouver dans un accord avec l’UE.

– Donc, pas de couleuvres…

– On peut voir des couleuvres où l’on veut ou percevoir une perspective de relation équilibrée, qui ouvre des champs. Vous voyez des couleuvres là où il y a des chances. Un peu comme beaucoup de Suisses, trop pessimistes. Le défaitisme ne nous fait pas gagner