Selon l’un de ses proches, il n’est qu’un paisible retraité, établi avec sa femme sur la Riviera vaudoise, qui a fondé une société à Genève pour toucher «quelques honoraires» complétant sa pension. Mais comment expliquer que Jean-Marc Gadoullet, ancien officier français de 49 ans, ait reçu une balle dans l’épaule au nord du Mali, le 23 novembre dernier, alors qu’il cherchait à contourner un barrage de l’armée dans une région infestée de combattants d’Al-Qaida?

Cet épisode spectaculaire jette une lumière inédite sur un secteur mal connu: celui des militaires de choc reconvertis dans la sécurité privée, dont la Suisse est devenue une terre d’élection.

Selon un article récemment publié par le bulletin spécialisé Intelligence Online , le colonel Jean-Marc Gadoullet est une «figure respectée» du Service action de la DGSE, les services de renseignement extérieur français. Il appartenait à l’ex-«11e choc», unité d’élite à la frontière de l’espionnage et des commandos parachutistes, chargée des infiltrations profondes en territoire hostile et autres missions secrètes.

Spécialisé dans le «soutien aux mouvements insurrectionnels», il a été, selon le proche précité, «décoré de la Légion d’honneur par deux présidents différents». Devenu conseiller militaire d’Etats africains soutenus par la France, il a notamment participé à la défense de la capitale tchadienne, N’Djamena, contre des assauts rebelles en 2006 et 2008.

Mis en cause publiquement dans la disparition d’un opposant au régime du président Déby, il quitte alors la DGSE et devient «Monsieur Sécurité» en Afrique de Satom, une filiale du groupe Vinci qui construit des routes au Tchad, au Niger et au Mali.

«Il est très difficile de savoir dans quelle mesure ces gens restent en cheville avec leur ancienne maison», note Antoine Glaser, de la Lettre du Continent , bien informée sur l’Afrique, qui rappelle qu’il y a «un paquet d’anciens des services français en Suisse».

En septembre dernier, Jean-Marc Gadoullet fonde à Genève une structure baptisée «Opérations et organisations spéciales Sàrl», ou OPOS, dont le but déclaré est d’offrir des services «d’implantation et de démarchage d’entreprises» et de «sécurité des biens, des personnes et des entreprises». Parallèlement, l’ex-officier s’active dans le dossier des quatre otages français détenus depuis plus d’un an par des islamistes en zone saharienne.

Lui-même se décrit comme un négociateur mandaté par les groupes Areva et Satom/Vinci pour libérer leurs employés, enlevés par la branche d’Al-Qaida au Maghreb (AQMI). Il disposerait de soutiens étatiques et de gros moyens.

Autre version, présentée en novembre dans un article de Paris-Match : le Français aurait parasité les négociations et contribué à faire monter les rançons demandées par AQMI. Dans les deux cas, c’est dans le cadre de ses fonctions de négociateur que Jean-Marc Gadoullet a été légèrement blessé par l’armée malienne. Il aurait refusé de s’arrêter à un barrage tenu par des civils armés qu’il a pris pour des brigands, alors qu’il s’agissait d’une patrouille militaire. Il affirme avoir été accompagné de son chauffeur, mais une source locale indique qu’un intermédiaire proche d’Al-Qaida roulait dans la voiture qui le précédait immédiatement. Aujourd’hui, Jean-Marc Gadoullet a été rapatrié en France et «va bien», selon l’un de ses ­proches.

Mercredi, les familles des otages français lui ont implicitement apporté leur soutien dans un communiqué transmis à l’AFP: elles «renouvellent leur confiance» aux «acteurs qui ont déjà participé à la libération des trois premiers otages», relâchés en février dernier, alors que Jean-Marc Gadoullet était déjà impliqué dans les négociations.

Mais, en Suisse, son profil suscite une certaine suspicion. «En général, quand elle est informée de leur présence, la police fédérale va sonner chez ces gens pour dire: «Faites gaffe à ce que vous faites», commente un connaisseur.

Un professionnel de l’intelligence économique ajoute que les anciens «barbouzes qui vont sur le terrain» sont appréciés lorsqu’il s’agit d’exfiltrer discrètement, en avion privé ou en bateau, des expatriés pris dans des situations délicates au Moyen-Orient ou en Afrique.

La Confédération entend mieux encadrer ce secteur en obligeant toutes les sociétés impliquées dans «le soutien ou la formation du personnel des forces armées ou de sécurité» en zones de conflits, ainsi que dans «les activités de renseignement, d’espionnage et de contre-espionnage», à se déclarer auprès des autorités.

Dans un rapport publié le 5 septembre, l’Office fédéral de la justice estimait qu’une vingtaine de sociétés de ce type étaient actives en Suisse – un chiffre qui, comme le montre l’exemple d’une petite structure discrète comme OPOS, pourrait bien devoir être revu à la hausse.

«Dès qu’elle connaît leur présence, la police fédérale va sonner chez ces gens pour dire: «Faites gaffe»