Ils avaient pour premier défi de redorer l'image de la Ville de Genève. De jeter aux oubliettes le souvenir de l'exécutif précédent, qui s'est illustré par les scandales et les querelles sur la place publique. Un an après leur élection, les cinq édiles qui gouvernent la plus grande ville romande se distinguent clairement de leurs prédécesseurs sur le plan de la collégialité. Point de crise insurmontable entre les magistrats; le climat semble apaisé. Si aucune grande réalisation n'est encore au bilan des élus, leur volonté de travailler plus collégialement et pour l'intérêt général est à relever. Mais les mauvaises habitudes ont la vie dure. Plusieurs faux pas marquent déjà la législature. Retour sur un an d'action.

Provincialisme bien ancré

Le provincialisme dont la Ville de Genève est coutumière est toujours là. Difficile, à l'heure du bilan, de ne pas songer immédiatement à la gaffe magistrale de Rémy Pagani par rapport à l'OMC. L'ex-syndicaliste, qui a toujours clamé que son élection à la Ville ne l'empêcherait pas de militer, a prouvé qu'il n'avait qu'une parole... En avril, il a publiquement contesté le projet d'extension de l'Organisation mondiale du commerce sur son site actuel. Des déclarations qui ont irrité jusqu'à la Confédération. Et qui ont valu au responsable de l'Aménagement municipal d'être dessaisi du délicat dossier par ses collègues.

Autre fait d'arme:s le maire de Genève, le Vert Patrice Mugny, a qualifié les voisins vaudois de «rupestres»: une faute diplomatique que le canton n'est pas près d'oublier, tant les relations bilatérales sont déjà délicates. Une bourde à mettre dans les annales de la Ville.

Les petites manies

D'autres manies ont perduré, même si elles se font plus rares. On a moins entendu parler des voyages exotiques des édiles, mais ils ont tout de même planifié une excursion in corpore à Malmö pour étudier, ensemble, les écoquartiers. Laissant le parlement livré à lui-même, et la Ville sans pilote pendant quatre jours.

Les magistrats continuent par ailleurs à donner leur avis sur divers sujets, même les plus éloignés de la politique municipale. Ils n'ont ainsi pas hésité à se déclarer «solidaires» des grévistes de CFF-Cargo, au beau milieu de la crise.

La fin des gratuités

Il y a toutefois un domaine où les progrès sont nets: la collégialité. Peut-être grâce au large renouvellement de l'équipe. Toujours ancré à gauche, l'exécutif est rajeuni avec la socialiste Sandrine Salerno et le radical Pierre Maudet. «Nous travaillons bien ensemble, de manière décloisonnée», se réjouit Manuel Tornare. «Ils sont capables d'aller manger ensemble, de s'amuser. Cela peut changer beaucoup de choses», dit le conseiller municipal socialiste Gérard Deshusses.

Au début, on pouvait pourtant craindre le pire. La répartition des dicastères a donné lieu à d'âpres conflits entre les magistrats. Mais les couleuvres ont été avalées et les rancœurs mises en sourdine. «Quand il y a un abcès, on le crève tout de suite», explique Manuel Tornare. Les édiles se sont mis au travail. Ils ont lancé des réformes de leurs départements marqués par les errements de la législature passée. Et donné un coup de balai pour changer les mentalités. Dans plusieurs domaines, le cadre était flou et les choses se faisaient selon le bon vouloir du magistrat. Pour mettre fin aux dérives, Pierre Maudet a mis fin aux gratuités sur le domaine public; Manuel Tornare en a fait de même avec le Service des sports; et avec une maladresse qui l'a vue se mettre à dos le Municipal, Sandrine Salerno remanie une Gérance immobilière municipale sinistrée.

Autre changement: l'exécutif est moins dogmatique que son prédécesseur. Il ne fige pas ses décisions dans des votes claniques. Certains élus s'en offusquent: «La majorité change en fonction des sujets. On a l'impression qu'il manque une unité de vue», dit Christian Zaugg, d'AGT.

Contrairement à son prédécesseur libéral Pierre Muller, tellement marginalisé qu'il avait lâché l'affaire, Pierre Maudet sait faire entendre la voix de la droite. «Il utilise avec beaucoup d'intelligence les clivages à l'intérieur de l'exécutif», analyse Christian Zaugg. La position de la Ville sur la votation cantonale du 1er juin relative aux régies publiques autonomes a étonné plus d'un élu. Sans doute sous l'influence de Pierre Maudet, qui représente la Ville aux Services industriels de Genève, la municipalité s'est prononcée en faveur de la dépolitisation des cénacles, à l'inverse de l'ensemble de la gauche.

Genève contre Genève

Si le climat à l'intérieur du collège s'est décrispé, les progrès sont moins évidents dans les relations avec le canton. Plusieurs conflits qui entretiennent la trop célèbre rivalité entre les pouvoirs ont éclaté: en matière de logement, la Ville fait opposition aux autorisations de construire délivrées par le conseiller d'Etat libéral Mark Muller; dans le domaine social, les rentes versées par la commune aux retraités les plus démunis sont contestées par l'Etat; et sur l'environnement, la Ville a clamé son intention d'installer des péages routiers à Genève, sans même prendre la peine d'en informer le Conseil d'Etat, qui n'y est pas favorable.

Sans oublier les petites mesquineries, toujours de mise. Alors que le gouvernement cantonal organisait une réception en l'honneur de la bonne saison des hockeyeurs de Genève-Servette, la Ville se serait empressée d'organiser sa propre sauterie la veille pour le court-circuiter. Une consigne interne aurait même été édictée pour interdire aux édiles d'assister au banquet ministériel, Rémy Pagani était tout de même de la partie. Mais globalement, assure le maire, «Il n'y a pas de tensions épouvantables avec le canton».

La lettre de la discorde

Les relations sont encore plus difficiles avec le parlement de la Ville. «Elles ne sont pas toujours très bonnes», concède Patrice Mugny. L'épisode de la lettre envoyée en mai par le maire aux 80 élus en témoigne: il les accuse de mépriser, jusqu'à agresser verbalement, les employés de la Ville lors d'auditions en commissions. Et les menace de les priver de certains documents, au motif que les fuites dans la presse se multiplient.

L'exécutif est en revanche aux petits soins des fonctionnaires. Profitant du bénéfice comptable de 100millions engrangé par la Ville, les édiles ont offert neuf millions à leurs employés: une prime de 1000francs sera versée à chacun, un jour de congé a été accordé à l'Ascension, trois pour le pont de fin d'année, et le 2 janvier sera aussi offert. Des largesses qui suscitent l'ire de la droite. Mais que l'exécutif espère rentabiliser en faisant passer la réforme du statut de la fonction publique.

Réussites et ratages

Après un an, les magistrats peuvent se targuer de certaines réussites: dans le social, l'offre des crèches s'accroît, et leur municipalisation est acquise. Au niveau du sport, la rénovation de la patinoire a débuté. Dans le domaine de la culture, un crédit d'études pour une nouvelle Comédie a été voté, et le projet de nouveau Musée d'ethnographie a été choisi. L'aménagement n'est pas en reste: le plan de dépollution du site d'Artamis a été adopté, dans l'objectif d'y bâtir un écoquartier. L'environnement urbain évolue aussi, avec divers plans de propreté et de responsabilisation des citoyens mis en route. De plus, le principe de l'externalisation du contrôle du stationnement est soutenu par l'exécutif.

Mais plusieurs points noirs jalonnent déjà le bilan de l'exécutif, comme le réaménagement de la Rade, pour lequel on n'a toujours pas vu l'ombre d'un projet. Tout juste s'est-on contenté d'obtenir un consensus sur le déplacement des édicules. Autre échec de taille, le projet de Maison de toutes les musiques a été rejeté par les élus au nom de la sauvegarde de l'Alhambar. Sans parler de la relation conflictuelle de la Ville avec les mécènes de la Fondation Wilsdorf, qui ont retiré le million qu'ils versaient au Grand Théâtre chaque année.

Les édiles ont trois ans pour convaincre les électeurs de l'efficacité de leur action. Et surtout, de la pertinence de l'existence de la Ville que la Constituante, qui sera élue cet automne, ne manquera pas de remettre en cause.