Un ancien camp suisse refait surface au Pentagone

Mémoire Huit vétérans américains ont reçu hier à Washington une médaille de prisonnier de guerre

Ils ont été internés dans le camp disciplinaire de Wauwilermoos, dans le canton de Lucerne

«Pour les Américains résolus à s’enfuir de Suisse, la punition était sévère. Le camp du Wauwilermoos leur réservait de terribles conditions…» Les larmes dans la voix, le Général Mark A. Welsh, commandant en chef de l’US Air Force, paraissait plus ému que les nonagénaires présents en épinglant l’aigle aux ailes déployées à huit anciens internés militaires. Cheville ouvrière de la cérémonie tenue dans le bastion très protégé du Pentagone, le major Dwight Mears enseigne l’histoire à West Point. Cet ancien pilote d’hélicoptère en Irak a consacré sa thèse au camp de Wauwilermoos, dans le canton de Lucerne: «Mon aïeul George W. Mears a atterri à Zurich le 18 mars 1944, une fois son bombardier B-17 touché par des chasseurs allemands. Envoyé au camp disciplinaire de Wauwilermoos pour tentative d’évasion, il ne retourna aux Etats-Unis qu’en 1945. Tout ce qui restait de son internement, c’est une paire de godasses qu’il avait chaussée pour gagner la France. Ma grand-mère les conservait pieusement.» C’est en constatant qu’elle savait très peu de choses de son séjour en Suisse qu’il s’est lancé dans ses recherches. Avec cette conclusion: «Mon grand-père a été davantage maltraité que s’il avait été dans un camp nazi soumis aux Conventions de Genève.»

Au total, ce sont 1758 aviateurs US qui ont posé leur bombardier en Suisse, y compris 241 qui franchirent la frontière à pied. Les archives mentionnent 947 tentatives d’évasion – certains à plusieurs reprises –, sous toutes sortes de déguisements, même en femme pour tromper gardiens et policiers. Les 184 Américains qui ont échoué ont été envoyés au Wauwilermoos avec d’autres internés (Russes, Polonais, etc.). Ceux qui ont abouti dans le camp lucernois ont été les plus mal lotis: il était commandé par un capitaine neuchâtelois aux sympathies nazies. André Béguin, condamné à 3 ans et demi de prison, dégradé et exclu de l’armée en 1946 pour escroquerie, abus de confiance, etc.

Réunis au Pentagone, au cœur de Washington, les huit derniers survivants ont été invités tous frais payés par l’US Air Force. Certains sont venus de loin en famille. Le gouvernement leur a offert l’accompagnement d’un aide de camp.

Alva Moos, 92 ans, est venu de Mesa, en Arizona. Le 19 juin 1944 lors d’une mission sur Munich, l’avion dont il était l’opérateur-radio a perdu un moteur. La Flak germanique a encore touché Moss d’un éclat à la jambe. L’équipage a sauté en parachute et le copilote s’est tué. Le B-24 a continué son vol plané pour aller percuter la tourelle du château de Wyden, à Ossingen (ZH). La maison de maître appartenait – ô ironie du sort – au président du CICR, Max Hubert! Hospitalisé à Münsterlingen (TG), Moss est interné à Adelboden (BE). En compagnie de trois aviateurs de la Royal Air Force et déguisé en civil, il gagna Genève en train. Mais le quatuor fut capturé par la police locale et envoyé au Wauwilermoos pour lui ôter toute envie de refiler à l’anglaise. C’est le retour simple course à Adelboden où Moos restera jusqu’au 17 février 1945, jour où il sera échangé contre des soldats allemands.

Venu entouré de toute sa famille depuis la Floride, le lieutenant-colonel James Misuraca a 93 ans et une mémoire intacte: «J’ai été interné à Adelboden, à Davos et à Wengen. J’ai tenté trois évasions avant de me faire prendre et d’être envoyé pour un mois, en octobre 1944, au Wauwilermoos. Le capitaine Béguin y régnait en tyran, la nourriture ne trompait pas la faim et les gardiens étaient impitoyables. Nous étions enfermés dans la même baraque que deux aviateurs russes.» Ce Sicilien d’origine qui a mené carrière dans la finance reste persuadé que la Suisse n’était pas neutre et que sa politique était favorable à Berlin, mais ne garde aucune animosité envers sa population. Comme d’autres internés tenus pour des privilégiés pour avoir passé la fin de la guerre dans l’oasis Helvétie, Moss n’a jamais parlé de son passage dans le camp disciplinaire à ses proches. Il a fallu cette distribution de médailles pour qu’il leur narre son séjour dans un pays où «une armée d’opérette consacrait beaucoup d’énergie à garder des soldats alliés qui auraient pu contribuer à la libération de l’Europe».

En octobre 1995, le sergent Dan Culler, de Tucson (Arizona), a été reçu à Berne par le président Kaspar Villiger. Celui-ci lui avait adressé ses regrets «pour une détention marquée par une expérience traumatisante». Aujour­d’hui, l’ambassade de Suisse pratique la politique de la chaise vide au regret du général Wash: «C’est l’affaire des Etats-Unis d’étiqueter les forces combattantes à leur guise. La Suisse ne se prononce pas. Wauwilermoos n’était pas un camp de prisonniers de guerre, mais un camp d’internés ayant commis une infraction.»

Pour Jean-Marc Crevoisier, chef de la communication du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et du président Didier Burkhalter, juger la pertinence de décorer les officiers d’un pays qui n’était pas en guerre avec la Suisse revient plutôt aux historiens: «Ce n’est pas la Suisse qui décerne ces médailles.» Le major Dwight Mears, qui mène une lutte de quinze ans pour faire reconnaître cet état de fait réplique: «L’appellation POW («prisonnier de guerre») est sans doute mal choisie. Une médaille de «captivité honorable» serait plus juste.»

A ce stade, aucun interné n’a évoqué une indemnité. Seules quelques larmes d’émotion perlent derrière l’ultime honneur rendu à leur volonté de reprendre le combat.

Le Prix Perspectives d’un doc a été décerné au festival Visions du Réel au réalisateur vaudois Daniel Wyss pour financer le film «Atterrissage forcé», consacré à cet épisode méconnu.

947 tentatives d’évasion, sous toutes sortes de déguisements, même en femme pour tromper des gardiens